François Simon prend les mêmes et recommence
Un ex-Motivé-e-s comme pour les élections municipales de 2001. Un militant du Parti Occitan comme pour les élections régionales de 2004. Un ex-Vert et un militant d’Attac, fidèles entre les fidèles...
La gauche alternative et antilibérale à Toulouse n’est toujours pas formellement structurée dans un mouvement ou un parti. Mais il y a de la permanence dans cette équipe .
L’“Autre liste” va proposer «une autre politique», avec «des valeurs pour la gauche et des couleurs pour Toulouse», se réjouit François Simon.
Celui qui a été à la tête de la liste du PS contre Philippe Douste-Blazy pour la conquête du Capitole il y a sept ans est toujours persuadé de pouvoir atteindre ce coup-ci l’objectif de 15% des suffrages le 9 mars prochain.
«Un tel score, développe l’alternatif Simon, nous permettra d’imposer une coalition des listes de gauche au second tour»
Pour l’heure, ces offres de service n’ont aucun écho chez les amis du socialiste Pierre Cohen, qui se gardent d’anticiper sur le résultat des urnes, le 9 mars au soir.
François Simon, médecin généraliste, Aurélia Svanhnstrom, secrétaire, Yannick Dignac, attaché territorial, Maryse Bouttard, directrice d'Etablissement scolaire, Pierre Labeyrie, ingénieur agronome, Dabia Lefgoum, animatrice, Guilhem Latrubesse, ingénieur commercial, Jackie Lafarge Lutz, infirmière, Madjid Rahmouni, enseignant en mathématiques, Martine Carpentier, secrétaire, Bernard Dall’Aglio, ingénieur Informaticien, Françoise Valon, professeur, Bernard Cassagne, instituteur, Catherine Morzelle, journaliste, Jean-Michel Clavel, enseignant, Maïtena Etcheber, enseignante, Pascal Lalanne, intervenant social, écrivain public, Noëlle Noury, retraitée, Philippe Samson, instituteur retraité, Emilie Cazard, fonctionnaire Territoriale, Bernard Brehier, travailleur social, Nicole Cremel, éducatrice spécialisée à la retraite, Jean-Paul Vabre, éducateur, Nathalie Rivière, ingénieur d'études, Daniel Perissé, animateur, Suzanne Rougean, retraitée, Thierry Schlumpf, ingénieur environnement, Nicole Caley, retraitée, Eric Moyaux, chômeur, Nicole Koulayan, maître de Conférences, Claude Marquié, chauffeur, Muriel Biduaya, étudiante en Sciences Physiques appliquées, Xavier Lebrun, ingénieur en environnement, Françoise Berthoumieux , enseignante, Jean-Marie Ganeval, sculpteur, Jacqueline Casassus, formatrice, Olivier Cadenne, médiateur scientifique, Estelle Redor, institutrice, Jacky Phalippou, consultant, Brigitte Séguy, fonctionnaire retraitée, Fabien Megi, demandeur d'emploi, Hélène Gauthier, ingénieur formatrice, Philippe Arnaez, enseignant, Marie Dallard, restauratrice, Renaud Chevallet, enseignant, Josette Peres, fonctionnaire territoriale, Jean Delarue, programmeur, Francine Marques-Mapota, étudiante, Alain Mélliand, artisan maçon, Claire Perrier, traductrice, Yves Proal, enseignant, Joëlle Sow, ingénieur commercial, François Lamarque, enseignant d'Anglais, Nelly Calvinhac, Georges Labouysse, Jordi retraité, Anaïs Ménard, étudiante, Patrice Rieupeyroux, vendeur, Sonia Kocheida, 59 M BOILEVIN Thomas Boilevin, menuisier, Jocelyne Vacher, enseignante, Fabrice Jockin, enseignant, Claire Daban, retraitée de l'éducation Nationale, Damien Lagrange, responsable associatif, en éducation à l'environnement, Jikel Deffarges, étudiante, Régis Chamagne, consultant, Marie-Paule Lambert, agricultrice retraitée, Jean-Pierre Bataille, enseignant, Jeanne Meynadier, chargée d'études urbaines à la retraite, Michel Desmars, retraité SNCF.


Ca fait beaucoup d'"ex", pour arriver à quoi ?
Une grande coalition de la gauche, PS/vert/PC/MRG et ....Francois Simon, pour appliquer et etre solidaire de la politique sociale libérale du PS. Manque plus que le MODEM, et la boucle sera bouclée.
Francois SIMON est d'ailleurs étrangement silencieux sur cette question.
Dans ces conditions, pourquoi faire une liste autonome au premier tour ?
Pourquoi voter pour Francois Simon ? autant voter au premier tour directement pour la liste de Pierre Cohen....
La seule liste antiliberale est la liste Debout !. Pas question pour cette liste de co-gestion avec le PS, mais d'un groupe d'élus indépendants du PS.
Pour ceux qui ont la mémoire courte, se rappeler le positionnement du PS sur le traité européen, la campagne électorale de Ségoléne Royal, les listes aux municipales PS/PCF/MODEM et bien d'autres choses ....
Francois, dans quelle galère entraines tu ce que tu appelles la gauche alternative et antilibérale ?
Rédigé par : | 09/02/2008 à 18h20
Ouais, un beau paquet de moralistes bien intégrés dans le système marchand qui vont accompagner le développement durable du néo-capitalisme...
Debouts ou rien
Rédigé par : bertrand | 10/02/2008 à 21h47
Quel est l'age moyen de cette liste ?
A titre d'information : 52 ans pour l'UMP Moudenc, 47 ans pour le PS Cohen, 44 ans pour le MoDem Forget.
Mais l'ensemble de ces gens actifs dans la société, assez éloignés de la politique professionnelle et fort peu StarAc-ou-apparatchik (je veux dire UMPS) est très sympa, un peu comme les 69 de Forget.
Au fait, ceux-là, il aurait pu etre intéressant de fournir aussi leurs noms et leur raison sociale au lecteur, on les connait depuis deux semaines que cette liste a été présentée. Pour compenser, on peut les trouver à l'adresse suivante :
www.toulouse-autrement.fr/
Rédigé par : haltla | 10/02/2008 à 23h27
alors messieurs et mesdames du PC,vous allez copiner avec les Forgets sur les bancs du conseil. On a tous compris que Cohen attend l'entre deux tour pour inviter ses copains du centre. Il est beau votre PS.
Rédigé par : padupe | 12/02/2008 à 21h12
Les débuts de la résistance toulousaine et le rôle de Silvio Trentin
1.1. « La Résistance avant la Résistance »
La succession des reniements dans les milieux des politiques et parfois des juristes, parmi lesquels Silvio Trentin s'était trouvé accueilli lors de son arrivée en France, ne pouvait que lui remémorer sa cruelle expérience de la faiblesse des démocraties. En effet, les années vingt en Italie, les années trente en Allemagne et l'année quarante, dans la partie de l'Europe conquise par la Wermacht, ont pour trait commun une même défaillance, d'une partie des élites, devant la pression de ce que Silvio Trentin a nommé l'Antidémocratie. Pour des citoyens et des responsables élevés dans le respect de la valeur suprême des idéaux des lumières et de la démocratie, ce fut une véritable épreuve de constater qu'une partie des démocrates se dérobait et se laissait gagner par des thèmes anti-humanistes, autoritaires et parfois mêmes racistes.
Quant à la perception du climat par Silvio Trentin, tel qu'il s'établissait dans la zone dite libre au cours des mois de juillet et août 1940, gageons qu'elle se partageait entre répulsion et colère, en cela très proche de celle que dépeint Léon Blum XE "Blum, Léon" dans ses mémoires :
« Chaque jour nous mettait ainsi en présence d'un progrès nouveau vers la tyrannie, d'une atteinte nouvelle à tout ce que nous avions aimé, à tout ce que nous avions servi, et l'on peut par conséquent reconstituer sans beaucoup de peine les thèmes de nos confidences ou de nos discussions[1] ».
Silvio Trentin était immergé dans une famille d'esprit hermétique à la propagande pétainiste. Elle vibrait aux nouvelles, souvent déformées, qui lui arrivaient de la résistance opposée par la Royal Air Force à la Lutwaffe.
Elle ne décolérait pas devant les attitudes de compromis, et parfois de compromissions, manifestées par la majorité des élus républicains et socialistes toulousains, et notamment par le maire socialiste de Toulouse, Gabriel Ellen-Prévot XE «Ellen-Prévot, Gabriel».
Aussi, le besoin de discuter et d'échanger des informations et des analyses, entre amis sûrs, au sujet d'une situation qui évoluait au rythme des communiqués militaires de la bataille d'Angleterre, devenait d'autant plus précieux.
Dans l'analyse qu'elle a faite des origines des «groupes de 1940», Germaine Tillion XE "Tillion, Germaine" , qui fit partie du réseau du Musée de l'homme a précisé que:
« Le point de départ du recrutement a été souvent la rencontre de quelques vieux amis qui ont décidé de se revoir désormais régulièrement pour « faire quelque chose » [2].
La connaissance des amis et des relations de Silvio Trentin permet à l'historien d'avoir accès aux r9seaux de relations qui vont constituer pour partie « La résistance avant la résistance[3] ».
Georges Canguilhem XE "Camguilhem, Georges" a eu conscience, dès 1940, du rôle tenu par Silvio Trentin:
« Dès la défaite de mai 1940, l'Armistice et la formation du gouvernement de Vichy, Trentin a inspiré à ses amis français la décision de résistance. S'il y a un lieu en France où l'opposition clandestine est née presque avant sa cible, c'est bien à Toulouse[4] ».
S’il appartint à Silvio Trentin, lui, l’exilé de Vénétie, d’avoir pu constituer l’un des premiers pôles de regroupement d’une partie des résistants toulousains, c’est que :
« Pour bon nombre de jeunes intellectuels toulousains pour qui surtout la guerre d’Espagne avait été un expérience politique décisive. [...] Trentin, vieux militant antifasciste et critique lucide du fascisme, était devenu un chef politique muni d’une très grande autorité, ce qui explique aussi le fait, remarquable et unique en France [...] qu’un émigré italien soit devenu l’animateur d’un mouvement de Résistance français[5] ».
L’avocat socialiste Edouard Depreux XE «Depreux, Edouard «, alors âgé de 42 ans et qui venait d’être démobilisé à Albi, depuis le 5 juillet 1940, vint à Toulouse et à Colomiers pour reprendre contact avec Léon Blum XE "Blum, Léon" , André Blumel XE «Blumel, André «, et Vincent Auriol XE "Auriol, Vincent" . Edouard Depreux XE «Depreux, Edouard « mit à profit son séjour toulousain pour se rendre « dans la librairie tenue par l’ancien député socialiste italien, Sylvio Trentin (et), prendre des contacts réconfortants avec de nombreux camarades, qui n’ont jamais abandonné le combat[6] ». Le soir, pour se nourrir, il se rendit dans « ce modeste restaurant de Toulouse o ù, en utilisant le mot ce passe « Je viens de la part de M… (Nom d’un magistrat) et je suis un adversaire résolu du régime », on était introduit dans une petite salle, où l’on avait droit à un bifteck aux pommes, à un tarif qui n’était pas celui du marché noir[7] ».
Les premiers contacts entre Silvio Trentin et ses amis ont été pris après la démobilisation d'Achille Auban XE "Auban, Achille" alors élève aspirant d'artillerie et qui avait été l'un des principaux animateurs de la fédération des Jeunesses socialistes de la Haute-Garonne durant les années précédant la guerre[8]. La première réunion de quelques « mal pensants », regroupés autour de Silvio Trentin, eut lieu, au domicile d'Achille Auban XE "Auban, Achille" , 10 rue Soult, quelques jours après son retour à Toulouse. Cette première réunion, tenue dans les dernières semaines d'août ou au début de septembre 1940, regroupa Paul Descours XE «Descours, Paul «, Camille Soula XE "Soula, Camille" et Julien Forgues XE "Forgues, Julien" .
Paul Descours, pour sa part, avait été responsable des Jeunesses socialistes et secrétaire de la section toulousaine de la SFIO, il avait rejoint Toulouse après s'être évadé de Suisse où il était interné lorsque son unité s'y était réfugiée pendan t la débâcle. Le professeur de physiologie Camille Soula XE "Soula, Camille" avait manifesté un engagement sans faille dans le soutien à l'Espagne républicaine et ne manquait pas de persévérer dans ses témoignages d'amitié envers Vincent Auriol[9] XE "Auriol, Vincent" et Léon Blum XE "Blum, Léon" .
Ce qui caractérise ces premiers noyaux d'opposants, c'est à la fois leur réel enracinement toulousain et leur composition qui mêlait des intellectuels et des hommes d'action dont Julien Forgues XE "Forgues, Julien" , responsable syndical ayant des responsabilités importantes. Ces caractéristiques ne se sont pas démenties ultérieurement, bien que le noyau initial ait été renforcé par des anciens de la guerre d'Espagne et par des intellectuels réfugiés à Toulouse, souvent de confession, sinon de pratique religieuse israélite, ainsi que par des militants d'origine chrétienne. Cet embryon de résistance de l'automne 1940, à Toulouse, n'était pas de nature à beaucoup gêner les autorités mais comme l'a souligné Jacques Baumel XE «Baumel, Jacques « :
« Sans cette pré-résistance où les mots et les attitudes prenaient une place prépondérante aucune résistance organisée n'aurait vu le jour. Ce qui permet d'ailleurs de réfuter ce lieu commun qui associe l'image des intellectuels au bavardage stérile et à l'indécision devant l'action[10] ».
1.2. La création des premières organisations de Résistance à Toulouse
Les débuts de l'année 1941, à Toulouse, mêlaient à la fois, les restrictions alimentaires, l'attente fiévreuse sur le sort des combats menés en Afrique et au Moyen-Orient, entre la Grande Bretagne et l'Italie, et bientôt les troupes allemandes, ainsi que les soubresauts du séisme guerrier qui avait désormais atteint la Grèce et la Yougoslavie. Dans ces circonstances d'une guerre, pas encore mondiale mais dont le champ d'action s'élargissait, les minorités intellectuelles, antifascistes et patriotes, qui s'étaient reconnues au fil des rencontres discrètes et des conversations menées en catimini, vibraient désormais du désir d'agir, de faire quelque chose et d'apporter leur contribution, aussi minime soit-elle, à ce combat mené pour la liberté. La librairie Trentin faisait figure, pour les intellectuels toulousains ou réfugiés à Toulouse, d'un havre de libertC3 où l'on pouvait se sentir entre amis comme délivrés pour quelques moments d'une ambiance hostile et oppressante. La création ultérieure des mouvements de Résistance Libérer et Fédérer XE «Libérer et Fédérer « et du CAS XE "Comité d'action socialiste, (CAS)" ne peut se comprendre sans l'effervescence née de ce creuset d'idées et de sentiments forts qui mêlaient l'antifascisme, le rejet viscéral du pétainisme et la révolte contre la trahison des idéaux par nombre de responsables élus du Parti socialiste SFIO.
Cette révolte était divulguée par des jeunes contestataires provenant souvent des Jeunesses socialistes qui entouraient Silvio Trentin. Il s'agit, en tout premier lieu, d'Adolphe Coll XE «Coll, Adolphe «, d'Achille Auban XE "Auban, Achille" , de Paul Descours XE «Descours, Paul «qui rejoignirent tout trois Libérer et Fédérer XE «Libérer et Fédérer « mais leur état d'esprit était partagé par de nombreux jeunes militants socialistes comme Pierre Bourthoumieux XE «Bourthoumieux, Pierre « qui rejoignit, pour sa part, le CAS. XE "Comité d'action socialiste, (CAS)"
En ce début 1941, ce qui paraissait inquiéter les autorités, était, non sans raison, le risque de voir les éléments les plus motivés de la communauté espagnole réfugiée à Toulouse, se mettre au service de ce que l'on appelait « la dissidence » ou que l'on commençait à nommer « les gaullistes ».
Sur ce point, dans la note du 15 janvier201941, le commissaire de police spéciale informait le préfet qu': « Il ne semble pas que les Espagnols réfugiés dans notre ville se livrent à la propagande ou au recrutement gaulliste. Toutefois, s'ils ne se livrent à aucune propagande ou recrutement, tous souhaitent la victoire de l'Angleterre. Certains verraient dans la victoire anglaise un changement possible du gouvernement de leur pays d'origine ou tout au moins une future mesure de clémence en leur faveur[11] ».
Pour Michel Goubet XE "Goubet, Michel" et Paul Debauges XE "Debauges, Paul" ainsi que pour l'historien de la Résistance, Henri Noguères[12] XE "Noguères, Henri" , c'est à partir de janvier 1941, que les réunions d'amis ou de personnes aux idées contestataires ou en dissidence morale depuis la défaite, se sont cristallisées en une amorce de création d'une structure de Résistance.
Le début de l'année 1941 fut donc une période fébrile de prise de contacts : « On se cherche, on tâche d'identifier qui n'accepte pas l'armistice, qui est prêt à prendre ses responsabilités, qui est disposé à agir. La police de Vichy s'attelle à la même tâche en sens inverse »[13].
1.2.1 La réunion avec Boris Vildé
Boris Vildé XE "Vildé, Boris" , après avoir fondé le premier réseau de résistance parisien du Musée de l'homme avait, dès décembre 1940, pris contact avec le colonel Georges Bonneau XE «Bonneau, Georges (colonel) « par l'intermédiaire de XE "Soula, Camille" Camille Soula[14] et ce dernier aurait ainsi nou9 le « premier contact avec les patriotes de la zone nord [15]». Boris Vildé XE "Vildé, Boris" avait aussi rencontré Georges Friedmann XE «Friedmann, Georges «, à Paris, le 20 janvier 1941, car il souhaitait créer « une vaste fédération de tous les groupes anti-allemands de la Zone occupée (puis) pour finir de la France entière[16] ». Boris Vildé XE "Vildé, Boris" vint à Toulouse, comme l'en pressaient ses camarades, pour se mettre en sécurité mais aussi pour nouer des contacts sur place avec des personnes décidées à s'engager dans la résistance naissante.
Georges Friedmann XE «Friedmann, Georges « lui facilita une « rencontre chez Trentin, Fernand Lefebvre et aussi le professeur Soula: il essaye de construire un premier groupe toulousain, lié à celui du Musée de l'Homme […][17] ».
La réunion la plus marquante entre Boris Vildé[18] XE "Vildé, Boris" et le groupe des amis de Silvio Trentin se déroula début février 1941; Georges Friedmann XE «Friedmann, Georges « en fit le compte-rendu suivant :
« Au cours d'un dîner qui (eut) lieu à saint Cyprien, faubourg ouvrier de Toulouse. Vildé XE "Vildé, Boris" (fut) mis par Friedmann XE «Friedmann, Georges « en présence d'un certain nombre de gens qui (devaient) constituer un premier comité provisoire, destiné à travailler en liaison avec le groupe du Musée de l'Homme. Ce sont Auban XE "Auban, Achille" , Descours XE «Descours, Paul «, Forgues XE "Forgues, Julien" , Silvio Trentin [...], Canguilhem, XE "Camguilhem, Georges" alors professeur de philosophie au lycée de Toulouse, [...], Paul Vignaux, XE "Vignaux, Paul" syndiqué chrétien « Poulain de Gilson ». Au dessert (Boris Vildé) se lève et (fit) un court exposé mais très tendu. Il fut, à la fois très émouvant, cassant et maladroit, [...] il demande de but en blanc aux assistants un serment d'allégeance au général de Gaulle XE «Gaulle, Charles de». Quelques-uns sont pris « à rebrousse poil » par cette exigence, les uns parce que co mme beaucoup de Français, ils se défiaient d'un général, les autres comme Vignaux parce qu'ils redoutaient de trop s'engager. Canguilhem XE "Camguilhem, Georges" se récuse car il était déjà en pourparler avec «Libération». Auban, Descours, Forgues XE "Forgues, Julien" et Friedmann acceptent, Trentin aussi, quoique avec plus de réticence, car il était assez personnel et aimait faire figure de chef. De plus, il était déjà en contact avec le Réseau Bertaux lequel était en liaison avec l'Intelligence service[19] pour une première réception d'armes[20] ».
La composition de ce groupe reflétait bien la teneur fortement intellectuelle des débuts de la résistance toulousaine. Mais il y a lieu aussi de tenir compte de la présence de Julien Forgues XE "Forgues, Julien" , le secrétaire général de l'Union départementale CGT de la Haute-Garonne, alors âgé de 53 ans et, très populaire, dans les milieux des ouvriers et des employés toulousains.
Ce témoignage, recueilli cinq années après la situation décrite, est important parce qu'il fait apparaître la part considérable du facteur humain et du hasard des rencontres dans les choix d'affiliation des premiers résistants, que ce soit à la France Libre XE «France libre «ou aux mouvements de résistance en voie de constitution. Il est tout à fait notable que les membres du noyau des Jeunesses socialistes groupés autour de Silvio Trentin, Achille Auban XE "Auban, Achille" et Paul Descours XE «Descours, Paul «qui faisaient figure de chefs de file n'aient pas été, à priori, hostiles à se placer sous la figure du général de Gaulle XE «Gaulle, Charles de».
Si, Silvio Trentin est apparu réticent, ce qui ne veut pas dire hostile, ce n'est pas, selon nous, seulement et principalement pour se ménager un rôle de chef, mais plutôt pour deux raisons:
· En premier lieu, Silvio Trentin, qui a gardé=2 0ses contacts avec ses camarades de Giustizia e Libertà XE «Giustizia e Libertà «et du Parti socialiste italien, ne souhaitait probablement pas se placer dans une perspective exclusivement franco-française.
· En second lieu, Silvio Trentin, dont la pensée mature alors une réflexion originale, souhaite conserver une part d'autonomie pour pouvoir ultérieurement frayer la voie à ses projets, bien loin d'une perspective exclusivement nationale, en vue de l'instauration d'un socialisme fédéraliste pour l'après-guerre, fortement marqué par une synthèse des idées de Proudhon XE "Proudhon, Pierre-Joseph" et de Marx XE «Marx, Karl «et surtout par les leçons récentes tirées des expériences d'autogestion menées au sein de la révolution en Catalogne.
Mais, en fin de compte, c'est le démantèlement à Paris par la police allemande du réseau du Musée de l'homme et le retour aussi courageux qu'imprudent de Boris Vildé XE "Vildé, Boris" à Paris, début mars 1941, en contradiction avec les messages[21] de prudence envoyés par ses amis, qui va briser les possibilités de constitution d'un mouvement de caractère national et d'une liaison étroite avec la France libre. XE «France libre «
1.2.2 Les premiers zéphyrs poussant au retournement de l'opinion
Après un rude hiver, au printemps de 1941, une situation contrastée existait entre les premiers espoirs et l'accentuation de la mise en place, en Europe, de l'ordre nazi et, dans la France occupée, l'aggravation des restrictions alimentaires.
Henri Docquiert XE «Docquiert, Henri», décrit alors une situation peu souriante :
« Dans ces premiers mois de 1941, la bêtise nous cerne de partout. La plupart des gens marinent encore dans leur lot de misère; dans les tramways toulousains brinqueballant le long de leurs rails dans un bruit de vieille ferraille, on n'entend parler que de distribution de topinambours, de l9gumes secs, de charcuterie ersatz. Les gens grognent contre tout le monde: les Anglais, les juifs, les politiciens qui nous ont conduit là où nous sommes, c'est à dire au trente-sixième dessous[22] ».
Dès le mois de février 1941, des lettres anonymes[23] ou des inscriptions sur les murs traduisent la montée de désaccords et d’une hostilité croissante envers la politique de collaboration.
Le 6 mars 1941, un rapport sur l’opinion établi par le commissaire de police spéciale pour le préfet de la Haute-Garonne mentionnait que : « […] Les rancœurs s’amplifient à l’égard de nos vainqueurs et les partisans de la collaboration n’osent plus développer leurs arguments. Le bruit se répand enfin que d9 9importantes quantités de blé livrées par le Canada à la France n’ont pas été arraisonnées par les Anglais, mais bien par les autorités allemandes. On est porté dès lors à considérer que les vainqueurs ont décidé d’affamer les Français pour réduire leurs velléités d’indépendance et pour exercer des représailles contre l’animosité qu’ils sentent croître à leur égard[24] ».
La même remarque émane de l’assistante sociale d’origine Suisse, Gritou Vallotton, qui notait dans ses carnets, à la date du 2 avril 1941: « On est bien obligé de reconnaître que Pétain perd du terrain tous les jours davantage, et surtout parmi les petites gens [ …][25] ».
Mais au cours des mois d'avril et de mai 1941, les nouvelles de la guerre, dont les toulousains prenaient connaissance par le filtre des journaux orientés par la censure, relataient les premières victoires des troupes anglaises sur les fronts d'Afrique et du Moyen-Orient, à rebours de la tendance apparemment irrépressible jusqu’alors des victoires remportées par l'Allemagne.
Le 26 mai 1941, le préfet de la Haute-Garonne écrivait cette note au cabinet de Darlan, amiral de la flotte et chef du gouvernement :
« L'allocution prononcée le 15 mai par le Maréchal Pétain [...] a été abondamment commentée. [...] Il était facile de se convaincre que l'affection et la confiance du public à l'égard du chef de l'Etat n'étaient pas altérées. Néanmoins, au cours des journées qui suivirent, une certaine propagande qui ne tarda pas à s'amplifier, tendit à laisser entendre que le Gouvernement avait, en échange d'avantages peu substantiels, cédé à la plupart des exigences du Führer. La radio anglaise favorise la propagande de ces rumeurs déprimantes et l'on peut dire qu'au cours des jours qui ont suivi, il n'a cessé de régner dans la masse du public une très vive et très réelle anxiété[26] ».
L'une de ces premières bonnes nouvelles fut la victoire navale remportée, le 28 mars 1941, par la flotte britannique au cap Matapan au cours de laquelle plusieurs croiseurs lourds italiens furent coulés. Cette victoire assura la suprématie de la navigation dans la Méditerranée à la flotte britannique.
Ne doutons pas que malgré son antifascisme, encore renforcé depuis le 20 juin 1940, Silvio Trentin n'ait souffert de l'impasse dans laquelle Mussolini XE "Mussolini, Benito" avait entraîné son armée, insuffisamment modernisée, et son pays, et ce, sans raison autre qu'idéologique et de course au prestige. Les premières victoires britanniques eurent incontestablement un effet stimulant sur les manifestations de Résistance qui se bornaient à des peintures de slogans antiallemands ou à des collages d’affichettes et de « papillons » sur les murs.
Ainsi, le 11 avril, le génér al de corps d’armée, commandant de la 17° région militaire faisait connaître au préfet de la Haute-Garonne que :
« Mon attention a été attirée par les nombreuses inscriptions d’origine « Gaulliste » portées à la craie sur les murs et les édifices de la ville de Toulouse. Il a été porté à ma connaissance que des membres des commissions étrangères de contrôle se sont émus de cette propagande. Vous estimerez certainement, comme moi, nécessaire et urgent de mettre un terme à cette activité qui donne l’apparence d’une indiscipline nationale. J’ai l’honneur de vous demander de bien vouloir examiner les mesures qui vous paraîtront nécessaires à ce sujet. Notamment, il paraît désirable qu’un arrêté oblige les propriétaires d’immeubles à effacer sans délai les inscriptions en question[27] ».
Le 12 avril 1941, le secrétaire de police portait à la connaissance du commissaire de police, chef d e la Sûreté qu': « une propagande gaulliste, chuchotée et par voie d’inscriptions (dessin de la croix de Lorraine, VDG, ou V), Vive de Gaulle ! ou Victoire) ont lieu depuis quelques jours en notre ville. D’autre part, il m’est revenu que diverses inscriptions de ce genre avaient été apposées sur les murs de l’hôtel du Midi, occupé par les Allemands. Les officiers auraient fait enlever ces inscriptions par des soldats allemands[28] ».
Il est intéressant d’observer que cette multiplication d’inscriptions et de slogans favorables aux Anglais et à la « dissidence » se passait, à la fois dans la zone « nono » mais aussi, avec plus de risques, dans les villes de la zone occupée[29].
Désormais, Silvio Trentin, ses amis ainsi qu'une grande partie des Français étaient suspendus aux ondes brouillées et aux journaux suisses qui laissaient filtrer une information moins partiale sur les évènements militaires en cours.
Le 7 avril 1941 les troupes britanniques conquirent Addis-Abeba. Charles Rist observe sobrement dans son journal que: « la prise d’Addis-Abeba par les Anglais consomme la chute de l’Empire colonial italien[30] ».
Silvio Trentin s’était montré prophétique en s’opposant à la fuite en avant d'un colonialisme déjà dépassé dans les années trente et qui ne résolvait en rien les problèmes démographiques et de développement économique du « Mezzogiorno ».
1.3. La recherche fébrile des contacts avec Londres
Il n’est pas aisé de situer le moment exact où les premiers contacts avec Londres ont pu être établis par Silvio Trentin. Ce qui est certain, c'est qu'ils étaient recherchés avec autant d'empressement par les services secrets anglais, les hommes de la France Libre XE «France libre « et par les résistants[31] potentiels de l'intérieur.
Au milieu de l'année 1940, la Grande-Bretagne, surprise par la rapidité de l'effondrement de son alliée, n'avait pas pris le soin de constituer, en France même, des réseaux solides et, l'Intelligence service (IS) se trouvait prise à d couvert.
Dans l’ouvrage de Marcel Ruby XE "Ruby, Marcel" sur La guerre secrète, les réseaux Buckmaster[32] XE "Buckmaster, Maurice, J," , Pierre De Vomecourt XE "De Vomecourt, Pierre" indique que la liaison indispensable entre l'Intelligence Service (IS) qui était bien implantée en France depuis toujours et le Special Operation Executive (SOE) qui en était à ses débuts, ne s'est pas opérée. De ce fait, le SOE ne savait littéralement « rien des conditions de vie en France après la débâc le, même pas le coût de la vie ni les restrictions imposées ». Cela faillit d’ailleurs causer son arrestation à Châteauroux car aussitôt parachuté, il s’arrêta dans un café en demandant un café avec alcool en ignorant que c’était un jour où l’alcool était prohibé : « On en parla dans les journaux du lendemain « qu’un drôle de coco ne savait pas ce que voulait dire « jour sans … » (alcool) : « on était vraiment bien informé au SOE de ce qui se passait en France[33] »
De simples informations manquaient sur les nouvelles mesures qui étaient appliquées dans une France désormais partagée par la ligne de démarcation ainsi que sur la réalité du climat qui prévalait dans ces deux zones. Aussi, toutes les bonnes volontés en matière d'apport de renseignements étaient bienvenues.
Le biographe Frank Rosengarten XE «Rosengarten, Frank «qui a eu la possibilité, en juillet 1970, de rencontrer les témoins directs, qu'étaient Achille Auban, XE "Auban, Achille" Paul Descours XE «Descours, Paul « et Gilbert Zaksas XE "Zaksas, Gilbert" , XE «Descours, Paul « a indiqué que:
« Selon le témoignage des trois membres fondateurs » la liaison avec des agents du «British special operation executive» (S.O.E) aurait eu lieu « vers la fin de 1940 », divers agents ayant été parachutés dans les environs de Toulouse avec pour mission de rencontrer « une personne de confiance » qui n'aurait été autre que Trentin. Un officier français, membre des forces françaises libres, aurait été parachuté et aurait pu « prendre contact avec Trentin, Bertaux XE "Bertaux, Pierre" et Cassou XE "Cassou, Jean" », mais cette première prise de contact n'aurait pas été suivie de la mise en place d'une liaison durable avec Londres[34].
De même, Pierre Bertaux XE "Bertaux, Pierre" fait référence à l'action entreprise par René Sanson XE «Sanson, Ren=C 3 «, jeune avocat parisien, qui avait appartenu au deuxième bureau et devint l'adjoint de l'avocat socialiste « de gauche » André Weil-Curiel, XE «Weil-Curiel, André « lequel serait venu voir Pierre Bertaux, à Toulouse, « pendant l'hiver 1940-1941 et (lui) remit une encre sympathique[35] ».
Toutefois, Pierre Bertaux XE "Bertaux, Pierre" précise que « la liaison établie avec Londres dura peu puisqu’elle fut interrompue en août 1941.[...] A Marseille où j’avais aussi un point de chute, j'appris que René Sanson[36] avait été arrêté lui aussi sans doute par la sécurité militaire. [...] René Sanson, Colette (sa fiancée), emprisonnés, le contact rompu, moi-même ayant échappé par hasard au coup de filet[37] ».
Mais, malheureusement pour l'historien, Pierre Bertaux XE "Bertaux, Pierre" , se montra volontairement peu curieux et indique: « Avec qui, par qui, je ne cherchais pas à en savoir davantage. «Londres», cela suffisait; que ce fut le Londres de Churchill ou le Londres de Gaulle XE «Gaul le, Charles de»m'était bien indifférent [38] ».
Ces circonstances font apparaître le besoin d'établir des contacts mais ces tâtonnements attestent aussi de la très grande difficulté, pour des non professionnels, souvent surveillés par la sécurité militaire, de réussir dans ces entreprises réclamant beaucoup de dévouement, de courage et un grand professionnalisme.
Une autre possibilité de contact avec Londres a pu s'offrir par l'intermédiaire de l'avocat André Weil-Curiel[39] XE «Weil-Curiel, And ré « qui avait été militant de la gauche socialiste avant-guerre. Cet avocat a servi d'agent de liaison auprès du contingent britannique envoyé en France et avait rejoint Londres pour quelques temps avant de revenir en France par le Portugal et l'Espagne. A Londres, selon ses mémoires, la mission de rallier à la France libre XE «France libre «le maximum d'hommes prêts à combattre, lui aurait été confiée par Claude Hettier de Boislambert[40] qui était le premier officier à avoir rejoint de Gaulle XE «Gaulle, Charles de» en Grande-Bretagne et était devenu son chef de cabinet.
André Weil-Curiel XE «Weil-Curiel, André «a expliqué qu'il avait commencé à s'acquitter de cette mission en « recherchant le contact avec ses anciens camarades de la SFIO » et notamment la militante socialiste Suzanne Buisson XE «Buisson, Suzanne « présente à Toulouse, à qui il demanda d' « envoyer par le Portugal des rapports réguliers sur l'état d'esprit dans les milieux qu'elle fréquentait, et également de réexpédier par le même canal tous les journaux publiés en France qu'elle pourrait se procurer. [...] Elle se mit tout de suite à la tâche, en cachette de son mari, qui victime de cette espèce de paralysie craintive qui frappait tous les leaders, ne voulait pas qu'elle s'exposât à un danger quelconque[41] ».
Ultérieurement, il est probable qu'André Weil-Curiel ait entendu parler de Silvio Trentin et du groupe des Jeunesses socialistes qui s'activait dans son sillage. Toutefois, même pour un « agent » envoyé en France dans le but de constituer des réseaux, le retour vers Londres s’avéra vraiment difficile comme l'indique Henri Noguères XE "Noguères, Henri" : « Weil-Curiel a essayé de regagner l'Angleterre par les filières les plus diverses: l'ambassade des Etats-Unis, [...] un professeur de culture physique prêt à traverser la Manche en canoë[42] ».
Autre centre d'impulsion, le colonel Georges Groussard XE "Goussard, Georges (colonel)" lequel dirigeait à Vichy, avec le grade d'inspecteur général de la Sûreté, le Centre d'information et d'études, qui servait de paravent à la reconstitution d'un deuxième bureau anti-allemand. Il rencontra, à Toulouse, son ami, le commandant Georges Loustaunau-Lacau XE «Loustaunau-Lacau, Georges « et s'efforça de développer des contacts suivis avec Londres.
En effet, Loustaunau-Lacau « avait mis sur pied, dès l'automne 1940, un réseau de renseignements et communiquait avec Londres. [...] Il avait beaucoup d'intelligences[43] dans la région (toulousaine). [...] Nous installâmes un radio sur le terrain même [...] de secours de Graulhet, à quelques kilomètres de Toulouse, [...] le lendemain le contact direct était repris avec Londres. Nous étions alors en avril (19 41) [44] ».
Toutefois, malgré trois tentatives de balisage menées, entre avril et fin mai 1941, sur le terrain de Graulhet, les opérations de parachutage échouèrent, comme:Georges Groussard XE "Goussard, Georges (colonel)" l’a relaté, en raison: « d'erreur dans l'indication des heures, de terrain détrempé empêchant l'atterrissage, et de gros retard à l'arrivée, telles furent les causes de ces échecs … » Lors de la troisième et dernière tentative « la mort dans l'âme, nous abandonnâmes le terrain. Nous sûmes plus tard que l'appareil était venu survoler le champ d'atterrissage quelques minutes après notre départ[45] ».
Georges Loustaunau-Lacau XE «Loustaunau-Lacau, Georges «a expliqué, pour sa part, qu’: « à six heures, l’avion, piloté par un maître, vire en acrobate autour de la cheminée de l’usine et se prépare à atterrir. La police arrive également sur le terrain. J’ai juste le temps de faire passer par la radio avec une lampe de poche, le signal: No, No. Les Anglais répondent simplement O.K. et, de jour, refont le trajet périlleux. Ils arriveront à Londres à midi, ayant tenu en l’air seize heures. Quand au radio, mon fils et moi, nous arrivons à fuir par un itinéraire prévu à travers le bois[46] ».
Même pour des militaires connaissant qu elques-unes des techniques de la clandestinité, il ne fut pas facile, jusqu'au milieu de l'année 1941, de mettre en place et d'affermir des contacts réguliers avec Londres et les débuts de la Résistance commencèrent par beaucoup de désillusions et d'échecs.
Le troisième contact, avec les milieux en quête de Résistance dans lesquels évoluait Silvio Trentin, se fit par l'intermédiaire d'un jeune élève officier de l’armée de l’air, âgé de vingt ans, Henri Labit XE "Labit, Henri" qui était, selon la fiche établie par le BCRA, un « champion de natation et de water-polo [...] vif, éveillé et fort intelligent[47] ».
Durant les mois d'août 1941 à janvier 1942, dat e de son retour à Londres, les activités d'Henri Labit XE "Labit, Henri" , dans la région toulousaine furent intenses mais sans être toujours bien contrôlées par Londres. Henri Labit s'efforça de mettre en place le début d'un circuit avec Londres appelé « Fabulous ». Il put aussi entrer en contact « avec le groupe de Résistance Bertaux XE "Bertaux, Pierre" -Trentin-Cassou XE "Cassou, Jean" , auquel (il va réussir) à procurer la liaison avec Londres dès qu'il aura pu lui-même acheminer un message[48] ».
Cependant, les rapports entre les résistants et les agents envoyés de Grande- Bretagne ne furent pas toujours marqués du sceau de la simplicité, ni dépourvus d'ambiguïtés. Pierre Bertaux XE "Bertaux, Pierre" s'est souvenu que : « Labit XE "Labit, Henri" qui faisait la liaison entre Londres et nous, s'était installé à Toulouse, et avait une activité mystérieuse en dehors de nous. [...] Il avait, je pense, pris des contacts avec quelqu'un de la Sécurité militaire de la région de Toulouse qui n'avait pas eu grand peine à l'intoxiquer avec de fausses informations. Ennuyé de ne plus avoir aucune nouvelle de lui, j'allai, malgré la défense qui m'en était faite, à l'adresse où il habitait. Je le trouvais en train de boucler sa valise. On l'avait avisé, me dit-il, qu'il allait être arrêté. Il partait, nous laissant sur place « Mercier » (c'est le pseudonyme de Jacques Furet), le radio, avec l'appareil et le code. A nous de nous débrouiller. Encore que son « contact » à la Sécurité Militaire l'ait terrorisé par d'affreuses histoires de tortures, ce n'était pas par peur que Labit fuyait ainsi, car Labit était brave[49] ».
Le quatrième contact entre Silvio Trentin et un agent envoyé par le SOE eut lieu par un parachutage effectué dans la nuit du 10 au 11 septembre 1941. C'est le jeune opérateur radio, Jacques Furet[50], XE «Furet, Jacques «originaire de Morlaix, âgé d'à peine vingt ans, rapidement formé au saut en parachute en Grande-Bretagne, qui sauta en pleine nuit d'un avion «Whitley» dans la campagne près du village de Lévignac, à une vingtaine de kilomètres de Toulouse.
Il a d’abord été éconduit par son premier contact, « un petit industriel qu'on m'avait dit être dévoué à notre cause » mais qui lui confia « qu'il était de tout cœur avec (lui), mais que son aide ne pouvait aller plus loin car il avait une famille ».
Nous pouvons noter que ce genre de « mésaventure » ne fut pas exceptionnel aux débuts de la Résistance; c’est ainsi que Marcel Ruby XE "Ruby, Marcel" raconte, dans La guerre secrète, les réseaux Buckmaster, que Roger Cottin, en Bretagne, et Noël Burdeyron en Normandie, munis de l’adresse de « maisons sûres » eurent un accueil auquel ils ne s’attendaient pas : « En fait, dans les deux cas, le propriétaire les expulsa en les menaçant d’une dénonciation ! [51] ».
Le jeune Jacques Furet XE «Furet, Jacques «fut contraint d'user « d'une adresse de secours, une librairie dont le propriétaire, d'origine italienne, était connu pour son hostilité à l'Italie fasciste de Mussolini et que je ne devais contacter qu'en dernier recours car il risquait d'être surveillé par la police de Vichy[52] ».
Il est à noter que l'adresse[53] de Silvio Trentin n'avait été donnée à Jacques Furet XE «F uret, Jacques «, qu'en dernier recours. Cela nous montre que, non seulement Silvio Trentin et sa librairie étaient surveillés par la Sûreté, ce qui n'était pas étonnant eu égard à ses activités passées, à ses amitiés et à sa qualité de principal responsable de l'antifascisme italien dans le toulousain, mais surtout que les services secrets anglais et gaullistes en étaient tout à fait conscients.
Lors de la première venue de Jacques Furet XE «Furet, Jacques «qui s'était présenté à la librairie sous le nom d'emprunt de « Mercier », Silvio Trentin était absent, et mis au courant de cet évènement, il aurait contacté Pierre Bertaux XE "Bertaux, Pierre" pour se préparer à la deuxième venue de l'inconnu dans sa librairie. Celui-ci, en effet, aurait très bien pu être un agent provocateur lui tendant un piège.
Les souvenirs de Pierre Bertaux XE "Bertaux, Pierre" , s'ils s'avèrent imprécis quant à la date de venue à la librairie de Jacques Furet XE «Furet, Jacques « située « un soir du printemps 41 », alors qu'il s'agit en réalité du 11 septembre 1941, sont plus précis quant à la réaction de Silvio Trentin :
« Silvio Trentin, le front soucieux, m'entraîne dans un coin. Un individu bizarre s'était présenté à la librairie, prétendant arriver de Londres; il disait avoir été lâché en parachute dans la campagne toulousaine; après avoir caché son parachute, sa radio et ses papiers dans un fourré, il était venu à Toulouse prendre contact avec Silvio Trentin dont il avait l'adresse griffonnée sur un bout de papier. Etait- ce un provocateur ? Quel accueil lui faire? Jouer la vertu offensée, à la « je ne mange pas de ce pain là », ou bien garder le contact, essayer de vérifier [54] ».
Ce fut bien sûr la seconde alternative qui fut choisie et Jacques Furet XE «Furet, Jacques «se souvient que: « le lendemain, 12 septembre 1941 a été effectivement un jour faste. J'ai contacté mon libraire[55], un honnête homme qui m'a mis en relation avec un professeur de la Faculté de lettres de Toulouse, Pierre Bertaux XE "Bertaux, Pierre" qui allait devenir le chef du réseau [56] ».
Dans la nuit du 13 au 14 octobre 1941, une nouvelle mission de parachutage composée cette fois-ci par Pierre Forman XE «Forman, Pierre « et son opérateur radio Périou XE «Périou, René»fut organisée dans les environs de Toulouse. Un terrain, dénommé « Lamartinette », situé à proximité de la commune de Fonsorbes, dans le secteur ouest de Toulouse, avait été préalablement repéré et fut balisé par Pierre Bertaux XE "Bertaux, Pierre" , son adjoint Fernand Bernard XE «Bernard, Fernand « et l'agent Henri Labit XE "Labit, Henri" . « En même temps que les deux agents, plusieurs containers (furent) largués sur le terrain » contenant du matériel de sabotage et quelques armes de poing individuelles mais pas les mitraillettes « Thomson » qui avaient été demandées car les services secrets anglais se méfiaient de l'usage qui pouvait en être fait.
Après avoir vérifié les informations données par le jeune Jacques Furet XE «Furet, Jacques «, il fut convenu par Silvio Trentin et Pierre Bertaux XE "Bertaux, Pierre" que Fernand Bernard XE «Bernard, Fernand «[57], alors âgé de 35 ans, irait sur le lieu du parachutage pour récupérer le matériel, l'argent et surtout la radio. Il lui fallut pour arriver à ses fins négocier avec des paysans de l'endroit ayant « trouvé la cache et tout raflé ». Le plus important, la radio émettrice, fut ramenée chez Bertaux XE "Bertaux, Pierre" dans la maison louée dans le quartier de Toulouse de La Fourguette. Pierre Bertaux orienta l'antenne avec une boussole et le soir même, le contact avec Londres était établi[58]. Toutefois, « le repérage gonio pouvant se faire trop facilement hors de la ville », le radio émetteur fut installé ultérieurement chez « le gardien de la commission d'Armistice de Toulouse. [...] Les liaisons avec Londres se faisaient par télégraphie morse » et le codage à partir d'un exemplaire de l'ouvrage de Stendhal La chartreuse de Parme[59].
L'établissement d'un contact suivi avec Londres, à partir de la mi-septembre 1941, facilita la réalisation d'autres parachutages d'hommes et de matériel militaire. Dans la nuit du 6 au 7 novembre 1941, Yvon Morandat XE «Morandat, Yvon «, fut parachuté près de Fonsorbes, village proche de Toulouse. Yvon Morandat a raconté les conditions de son parachutage :
« Nous tournions plus ou moins en rond, sans apercevoir les signaux de l'équipe de réception. Sous la lumière de la lune à son plein, j'apercevais les villages, les bois et de temps à autre un projecteur de l'aérodrome de Toulouse. […] Enfin le « dispatcher » penché vers moi cria le « go » fatidique. Je sautais tête la première [...] j'aperçus à ma hauteur et à 100 mètres à peu près la cime d'un arbre. Il était temps. Une traction des bras sur les sangles de mon parachute et je pris viole mment contact avec le sol du pays. J'étais dans une vigne. Un mètre de plus ou de moins et je m'empalai sur un piquet[60] ».
Les conditions particulières des premiers contacts avec Londres nécessitaient du sang froid et de la sagacité pour faire face à des situations inattendues. Pierre Bertaux XE "Bertaux, Pierre" a d'ailleurs noté la réflexion suivante concernant l'engagement dans la résistance:
« Sans doute nous étions bien imprudents, et peu entraînés à la vie clandestine. Mais qu'on ne croie pas à de la légèreté de notre part. Nous mesurions les risques. Mais il est des circonstances - et les débuts de l'action clandestine étaient de celles là - où toute action est par elle-même un grave commencement d'imprudence. Les prudents n'ont jamais rien fait. Ils ont survécu, c'est vrai - et pour eux c'était l'essentiel[61] ».
Plus tard, le jeune agent anglais, Anthony Brooks XE «Brooks, Anthony (Alphone)«, répondant au pseudonyme d' « Alphonse » et qui était le plus jeune des agents du SOE, puisqu'il n'avait pas vingt ans[62], fut d'abord parachuté, dans la nuit du 1er au 2 juillet 1942, près du château de Bas-soleil[63], à proximité de Brignac, en Haute- Vienne.
Sa mission était de constituer, en zone sud, un réseau de cheminots chargés de faire dérailler les trains. Avec l'aide de Pierre de Vomécourt, XE «Vomécourt, Pierre (de) « et de René Bertholet[64] XE "Bertholet, René (Robert)" , Anthony Brooks XE «Brooks, Anthony (Alphone)« constitua très rapidement son réseau nommé « Pimento ». Il rencontra des syndicalistes dont Léon Jouhaux XE «Jouhaux, Léon « qui vivait caché à Sète et Yvon Morandat.
CHAPITRE 7: Du réseau Bertaux à Libérer et Fédérer - De la clandestinité au retour en Italie
1. Le réseau Bertaux
1.1. Sa mise en place et son démantèlement
1.1.1 La composition et l'organisation du Réseau Bertaux
C'est à partir du 1er mars 1941 que l'on peut considérer que le réseau Bertaux a été constitué, et ce, après la tentative initiale de former un surgeon du réseau du Musée de l'Homme autour de Silvio Trentin, de Pierre Bertaux XE "Bertaux, Pierre" et de Georges Friedmann XE «Friedmann, Georges «. Le petit groupe d' une vingtaine d'antifascistes, d'intellectuels et d'hommes d'action qui va être connu sous le nom de réseau Bertaux n'a toutefois été présenté sous ce nom et homologué qu'à partir du 1er mars 1945.
Comme l'ont indiqué Michel Goubet XE "Goubet, Michel" et Paul Debauges XE "Debauges, Paul" , dans leur ouvrage sur L'Histoire de la Résistance dans la Haute-Garonne[1], ce réseau se trouva, dès sa constitution, lié au milieu intellectuel regroupé autour de la librairie de Trentin.
Silvio Trentin joua aussi un rôle essentiel pour mettre en contact les bonnes volontés qui voulaient résister et qui se cherchaient, mais il n'eut pas de rôle opérationnel direct en raison de son emploi du temps20dans sa librairie, de son état de santé et surtout de la surveillance étroite dont il faisait l'objet. Pierre Bertaux XE "Bertaux, Pierre" a souligné le surcroît d'espérance qu'il apporta à ses camarades dans cette période où les perspectives apparaissaient encore bien sombres. Se référant à la librairie[2] de Silvio Trentin et à l'appartement de la rue du Canard, Pierre Bertaux XE "Bertaux, Pierre" a noté que :
«C'était le seul endroit où vivait encore une flamme, faible mais ardente. A la librairie et dans l'appartement de la rue Mage[3], où les meubles rappelaient les splendeurs passées de la maison Trentin, il paraissait que la vie valait encore la peine d'être vécue[4] ».
Le réseau Bertaux se constitua sur la base d'affinités personnelles et la répartition des tâches s'organisa autour des fonctions[5] incluant le recrutement, la propagande, la logistique, le ravitaillement ainsi que la réception du matériel et l’organisation des sabotages.
Cependant, toute organisation, à fortiori dans une période aussi délicate où l'entraînement aux conditions de la vie clandestine manquait, ne vaut qu'en fonction de la qualité et de la fiabilité des hommes réunis. Or, les nécessités de l'urgence eurent pour conséquence, comme souvent, aux débuts de la Résistance, des choix, parfois hâtifs et insuffisamment pesés. L'expérience censée avoir été acquise lors d'actions précédemment accomplies, le plus souvent durant la guerre civile espagnole, paraît avoir joué un rôle majeur dans les choix effectués par Pierre Bertaux XE "Bertaux, Pierre" .
Les principaux membres du réseau Bertaux étaient :
· Jean Cassou XE "Cassou, Jean" , âgé de 44 ans en 1941, en raison de ses talents de rédacteur en chef de la revue Europe et en 1936, de son expérience comme membre du cabinet du ministre de l'Instruction publique, Jean Zay XE «Zay, Jean»et de ses acquis dans le réseau du Musée de l'homme, fut chargé de la propagande.
· Jean-Maurice Hermann XE "Hermann, Jean-Maurice" , qui avait 36 ans, était adhérent du Parti socialiste SFIO depuis 1930, avait exercé les fonctions de journaliste et de reporter spécial au Populaire et au Midi socialiste, notamment pour couvrir les évènements de la guerre d'Espagne. Il avait été blessé en 1940 à Montmédy. Il fut chargé, en raison de ses nombreuses relations, du recrutement et de l'organisation.
· Le syndicaliste chrétien, Marcel Vanhove XE "Vanhove, Marcel" , aussi efficace que dévoué qui exerçait les fonctions de directeur à la Compagnie industrielle des pétroles (C.I.P.) fut chargé de la logistique et des renseignements.
· L'antifasciste Francesco Fausto Nitti XE "Nitti, Francesco Fausto" , né à Pise, le 2 septembre 1899, fils d’un chef de l’église méthodiste italienne et neveu du président du Conseil italie n Francesco Nitti. Fausto Nitti XE "Nitti, Francesco Fausto" avait été l'un des acteurs de l'évasion des trois de l'île Lipari et à partir de décembre 1936, il avait assumé plusieurs commandements durant la guerre d'Espagne. Il était aussi un fondateur et un militant éprouvé de l'organisation Giustizia e Libertà XE «Giustizia e Libertà « avant d’adhérer au PSI. Depuis mars 1940, Fausto Nitti, âgé de 41 ans, était réfugié à Toulouse et il occupa quelques temps la fonction de directeur des travaux dans l’entreprise de travaux publics appartenant à son compatriote Serughetti. Les responsabilités qui lui avaient été confiées concernaient la réception du matériel et les sabotages[6].
Le choix probablement le plus contestable fut celui du perpignanais Fernand Bernard XE «Bernard, Fernand « comme adjoint direct de Pierre Bertaux XE "Bertaux, Pierre" et responsable des opérations militaires. Fernand Bernard XE «Bernard, Fernand «, né en 1906, était membre du Parti socialiste SFIO et avait été nommé commandant du bataillon André-Marty puis chef d'Etat-major de la 45° division durant la guerre d'Espagne. Ce fut probablement ces états de service qui amenèrent Pierre Bertaux XE "Bertaux, Pierre" à confier, à cet ancien officier des Brigades internationales, XE «Brigades internationales « les responsabilités militaires du réseau et d'en faire son homme de confiance, bien qu'ayant été mis en garde défavorablement par Clément Laurent dit « Pato ». XE "Laurent, Clément (Pato)" Bertaux XE "Bertaux, Pierre" reconnaît dans ses mémoires que «Bernard était [...] un peu exalté, un peu fou, mais ne fallait-il pas être un peu fou pour faire ce que nous faisions ? [7]»
Ce choix hasardeux devait cependant avoir des conséquences funestes.
Si l'on observe le profil des membres du réseau Bertaux ou de ceux qui en furent très proches, ce qui le caractérise, c'est sa composition multiforme. Le réseau a associé des antifascistes italiens exilés politiques comme Silvio Trentin et Fausto Nitti XE "Nitti, Francesco Fausto" , des hommes du Sud-Ouest désireux d'agir comme le vétérinaire d'Auch, Georges Daubèze XE «Daubèze, Georges «, des intellectuels en rupture comme Pierre Bertaux XE "Bertaux, Pierre" et Jean Cassou XE "Cassou, Jean" et des jeunes étudiants ou des soldats démobilisés venant d'autres régions souvent du Nord de la France comme Louis Desmedt XE "Desmedt," et Marcel Vanhove XE "Vanhove, Marcel" , parfois d'Alsace comme Paul Katz XE «Katz, Paul «et même du Sud-Est comme Louis Vaquer. XE «Vaquer, Louis «
1.1.2 Le démantèlement du réseau Bertaux
Le réseau Bertaux mit à profit les huit mois de relative liberté d'action précédant son démantèlement pour organiser plusieurs parachutages et mettre en place une ligne régulière de transmission de messages par poste émetteur. Il a aussi développé la recherche de renseigne ments comme l'a indiqué Hans Werner Tobler XE "Tobler, Hans Werner" :
« Les tâches de ces cellules de résistance étaient encore exclusivement de nature technico-militaire. Les Anglais étaient tout particulièrement intéressés par un service de renseignements militaires performant. Aussi, le groupe, essaya-t-il de photographier la fortification de la côte atlantique en vue d'une cartographie[8] ».
En outre, Pierre Bertaux XE "Bertaux, Pierre" avait demandé à Jules Moch XE "Moch, Jules" de lui préparer un plan de sabotage d’une centrale électrique qu'il n’eut pas le temps d’exécuter.
0A
Toutefois, l'action du réseau Bertaux fut découverte rapidement. La première arrestation fut celle de Vanhove XE "Vanhove, Marcel" , aux alentours du 20 novembre 1941, pour avoir procuré un stock d'essence au réseau. En effet, grâce à lui, le réseau avait pu disposer en ces temps de pénurie d'essence «de 10.000 litres prélevés sur les stocks de la CIP (Compagnie industrielle des pétroles) [9] ».
Les arrestations suivantes furent conduites par un agent travaillant pour le Bureau des Menées Antinationales (BMA) qui veillait à la surveillance du territoire. Le 22 novembre 1941, l'opérateur radio Jacques Furet XE «Furet, Jacques «qui répondait au nom de «Mercier » fut arrêté, place Esquirol, à Toulouse, au moment même où il rentrait dans son hôtel. Le 23 novembre 1941, un télégramme était adressé par un agent du BMA au préfet régional de Toulouse lui indiquant :
«Sûreté Toulouse a procédé ce jour à arrestation individu disant se nommer Mercier Jacques, étudiant en médecine, né le 1er avril 1916 [...] agent radio organisation gaulliste, chargé réception cellules (containers). [...] Mercier a été trouvé en possession poste récepteur, pistolet colt chargé et armé balle dans le canon, messages conventionnels et chiffrés codés, dont un mis en clair par mes services, révèle notamment demande cellules (containers) correspondant à mitraillettes anglaises Thomson et munitions diverses, grenades à main, pistolets mitrailleurs anglais. [...] Après accord entre Montpellier et Londres envoi cellules (containers) devait avoir lieu par avion et parachute région Auch-Toulouse entre le 1er et le 5 décembre prochain[10] ».
Or, étant « très j eune et peu expérimenté, Mercier ne put justifier la présence du matériel trouvé dans sa chambre et donna des noms[11] ».
Henri Labit XE "Labit, Henri" est décrit comme paraissant être le chef de l'organisation dans la région de Toulouse. Il aurait du être arrêté mais malgré les recherches, il ne put être retrouvé.
L'étau se resserra très vite faute d'un cloisonnement suffisant du réseau. Georges Daubèze XE «Daubèze, Georges « fut arrêté le 25 novembre 1941. Deux « messieurs » le contactèrent en lui demandant de reconnaître le terrain d’atterrissage qu’il avait trouvé à Pessan, à proximité de la ferme d’Auguste Sempé ; il fut rapidement mis en état d'arrestation[12].
Une circonstance fortuite allait permettre à la Sûreté d'Agen de compléter le démantèlement du réseau
Dans cette ville, où deux agents du réseau avaient été envoyés pour trouver un terrain d'atterrissage dans le Lot-et-Garonne, l'opérateur radio Périou XE «Périou, René» fut dénoncé comme suspect par la propriétaire de son meublé. En effet, sa logeuse avait fouillé ses bagages qui comprenaient, fort imprudemment, un poste émetteur rangé dans une valise. Informé par le capitaine Chanal, officier du Bureau des menées antinationales (BMA), l'inspecteur principal Graff, de la Sûreté, fit tendre aussitôt une souricière et dans la soirée du 8 décembre 1941, Périou XE «Périou, René»fut arrêté, puis peu après, l'autre locataire de la pension, Alexandre Herter XE «Herter, Alexandre «[13] a été repéré à l'hôtel Régina au moment où il a pris contact avec Pierre Desmedt, membre comme lui du réseau Bertaux[14].
Le réseau était désormais pris en écharpe dans trois de ses principaux lieux d'implantation, Toulouse, Auch puis Agen. Le 10 décembre 1941, à 7H30, les policiers appréhendèrent, à Toulouse, le responsable militaire, adjoint de Bertaux XE "Bertaux, Pierre" , Fernand Bernard XE «Bernard, Fernand «. Une perquisition fut conduite dans les locaux de la piscine municipale où Fernand Bernard XE «Bernard, Fernand « était logé et exerçait des fonctions administratives. Lors de cette perquisition de nombreux documents furent saisis, les uns en clair, les autres en français mais écrits en caractères arabes. Ils ont permis d'autres identifications, ce qui a provoqué toute une chaîne d'arrestations[15]. Hans Werner Tobler XE "Tobler, Hans Werner" a décrit ainsi les conditions du démantèlement du réseau Bertaux:
«Comme de nombreux autres groupes de résistance, le réseau Bertaux fut lui aussi, à la fin de l'année 1941, vi ctime de circonstances que l'on pouvait imputer à des négligences ou imprudences qui ne convenaient pas aux lois de la clandestinité. La police, lors d'une perquisition, trouva sur Bernard, le «chef d'Etat-major» de Bertaux, une comptabilité détaillée concernant toutes les sommes d'argent transmises aux membres du groupe. Ceux qui y étaient cités nommément, en particulier Bertaux, Cassou, Bernard et Nitti furent arrêtés, alors que Zaksas, Auban et Trentin, qui n'y figuraient pas, purent rester libres[16] ».
Lors de son interrogatoire, Fernand Bernard XE «Bernard, Fernand « se montra étonnement loquace sans pourtant avoir subi des conditions d'interrogatoires exceptionnellement pénibles ou douloureuses assimilables à la torture dont souffrirent tant de résistants.
«Dès sa première audition, tout ce qu'il sait, il va le dire. Par la suite, les policiers l'interrogeront pour lui demander20des précisions, des détails, mais l'essentiel se trouve dans les neuf pages dactylographiées. [...] Tout s'y trouve. Les noms d'abord, ceux de Bertaux, Cassou, Trentin, Nitti, Jean-Maurice Hermann, Vanhove et bien d'autres encore, avec pour chacun d'eux, des précisions sur les fonctions qu'il occupe dans l'organisation […] [17]».
Le 11 décembre 1942, Pierre Bertaux fut à son tour arrêté alors qu'il rentrait à son domicile après ses cours à la faculté et s'être rendu à la librairie de Silvio Trentin pour l'informer des menaces révélées par l'un de ses étudiants, Paul Katz XE «Katz, Paul «. Après son arrestation, Pierre Bertaux XE "Bertaux, Pierre" a tout nié et s'est contenté de répondre: « Je ne suis pas gaulliste, mais je ne souhaite qu'une chose: c'est la libération de la France ».
Dès le 11 décembre 1941, une perquisition permit de découvrir, sous le plancher de la baraque de son jardin de Fonsorbes, une partie du dépôt de matériel parachuté qui était important[18].
La liste des membres du réseau qui furent arrêtés s'établit comme suit :
outre Pierre Bertaux[19] XE "Bertaux, Pierre" , il y eut aussi René Périou XE «Périou, René» qui réussit à s'évader dès le 11 décembre, Alexandre Herter, Renée Laclavère, serveuse dans le Gers à Condom, Fernand Bernard XE «Bernard, Fernand «, Paul Katz XE «Katz, Paul « étudiant, Jean Cassou XE "Cassou, Jean" , Fausto
Nitti XE "Nitti, Francesco Fausto" , Jean-Maurice Hermann XE "Hermann, Jean-Maurice" , Jean Camus[20] ex-instituteur, Daubèze XE «Daubèze, Georges « et Furet alias «Mercier», Desmedt XE "Desmedt," et Louis Vaquer. XE «Vaquer, Louis «
D'après Clément Laurent dit «Pato» XE "Laurent, Clément (Pato)" , Silvio Trentin fut interrogé mais l'enquête ne fut pas suivie d'une inculpation. Toutefois Frank Rosengarten XE «Rosengarten, Frank « cite le résistant démocrate chrétien, François Raynal XE «Raynal, François» qui indiqua que l'interrogatoire de Silvio Trentin par les policiers dura douze heures et que Silvio Trentin lui déclara, quelque temps après : « j'ai cru devenir fou »[21]. Toutefois, comme ligne de défense, selon les indications de Louis Vaquer XE «Vaquer, Louis «, Silvio Trentin mit en avant ses activités professionnelles en affirmant : « avec juste raison, qu'il ne pouvait pas empêcher les gens de rentrer dans sa librairie et de venir acheter des livres[22] ». Quoique suspect et placé sous surveillance policière accrue, il put reprendre son activité professionnelle de libraire.
Achille Auban XE "Auban, Achille" échappa, lui aussi, à une arrestation « grâce à l’écriture à peu près illisible de son nom[23] » ainsi que le jeune Gabriel Nahas XE "Nahas, Gabriel" qui indiqua plus tard que son silence obstiné le sauva et qu'après sa relaxe et sa sortie de prison, il revit peu Silvio Trentin pour ne pas le compromettre plus qu’il ne l’était déjà[24].
Les rares membres du réseau restés en liberté réussirent à récupér er les armes et le matériel cachés par Pierre Bertaux XE "Bertaux, Pierre" sous le plancher de sa maison du quartier de La Fourguette avant que ne soit opérée une perquisition. Ils les déposèrent dans un caveau désaffecté du cimetière toulousain dit de Terre Cabade. Découvertes par un agent du cimetière, les armes furent mises en sécurité, grâce à la complicité bienveillante du gardien du cimetière Jean Magnas, dans un autre caveau désaffecté de la famille d'un diplomate espagnol. Plus tard, les armes et les explosifs furent récupérés et utilisés par les responsables de Libérer et Fédérer[25]. XE «Libérer et Fédérer «
S ilvio Trentin et Achille Auban XE "Auban, Achille" avaient pu échapper à l'arrestation en raison de la transcription défectueuse de leurs noms dans les documents saisis. Cependant la vague d'arrestation ne s'était pas arrêtée bien loin de Silvio Trentin et de ses jeunes amis de la librairie, ce qui ne les amena nullement à interrompre leurs activités résistantes même s'ils redoublèrent de prudence.
C'est à la prison militaire de Furgole, que furent enfermés les membres du réseau, qui avaient été arrêtés. La description faite par Pierre Bertaux XE "Bertaux, Pierre" donne une idée des conditions de détention que subirent les membres du réseau.
«La prison Furgole était un vieux, très vieux bâtiment, adossé aux anciens remparts. La pièce maîtresse en était le donjon, tour massive dont les murs avaient, au sommet, plus de deux mètres d'épaisseur; à la base, peut-être trois. Il y avait deux étages: celui du bas voûté, sombre, humide, véritable cul de basse fosse, et celui du haut, un peu éclairé par une petite fenêtre[26] ».
1.2. Le procès des membres du réseau Bertaux.
Lorsque les membres arrêtés du réseau furent « enfermés à Furgole en décembre 1941, l’espoir d’en sortir était mince, le sentiment d’abandon pénétrant jusqu’aux os, la solitude envahissante comme une glace[27] ».
L’opérateur radio, Jacques Furet XE «Furet, Jacques «, a décrit ses conditions d’incarcération : « J’ai été enfermé dans une petite cellule de trois mètres sur deux environ avec, pour tout mobilier, une paillasse et une tinette; un véritable ergastule. La nourriture: le matin, un morceau de pain composé en grande partie de son, et matin et soir, une gamelle de soupe contenant habituellement des topinambours, des feuilles de céleri et des fanes de carottes. [...] En somme cette prison, c’était un peu le Château d’If d’Edmond Dantès[28] ».
Mais, comme l’a indiqué Pierre Bertaux XE "Bertaux, Pierre" dans ses mémoires, les conditions initiales de détention facilitèrent l’organisation du système de défense puisque : « Dès les premiers jours, nous pûmes comparer ce que nous avions appris par nos interrogatoires et organiser les grandes lignes de notre défense[29] »
L’instruction du procès des membres du réseau Bertaux fut menée durant le premier semestre de l’année 1942 jusqu’à la fin du mois de juin; l’ouverture du procès étant fixée au 25 juillet 1942. Heureusement pour les accusés, les juges militaires étaient divisés sur le sens à donner à leur mission.
Si le colonel Bourlois XE «Bourlois, (colonel)», chercha jusqu’au bout à faire condamner Pierre Bertaux XE "Bertaux, Pierre" à la peine maximale et montra une animosité persistante envers les accusés, d’autres officiers ne firent rien, bien au contraire, pour charger les accusés, provoquer des aveux et faire arrêter d’autres patriotes.
Le capitaine Schreiber[30] XE «Schreiber, (capitaine)», qui était d’origine alsacienne et avait effectué des études de droit, fut chargé des fonctions de juge d’instruction. Il fit tout ce qui était en son possible pour « lutter contre l’extension du procès et résistait aux pressions exercées pour qu’il procédât à de nouvelles inculpations[31] », ce qui se révéla précieux pour Silvio Trentin.
En effet, durant l’instruction, Fernand Bernard XE «Bernard, Fernand « interrogé sur le décryptage des notes, en caractères arabes, qui avaient été prises sur lui, lors de son arrestation et correspondaient aux quatre lettres: « TRTN […] » interpréta dans un premier mouvement ces consonnes « comme exprimant le vocable « TRENTIN ». Catastrophe ! Le commissaire du gouvernement[32] n’allait pas manquer « d’utiliser cette indication pour faire procéder à des investigations du côté du député libraire et aboutir à son inculpation[33] ».
Toutefois, loin de chercher à pousser Fernand Bernard XE «Bernard, Fernand « à persister dans ses aveux, le capitaine Schreiber « regarda aussitôt sa montre, déclara qu’il avait omis l’heure d’une réunion entre officiers[34] »; puis il décida d’une interruption de l’instruction. Ce répit permis à l’avocat, Me Yves Perissé d’être seul, « en tête à tête avec son client » et de l’amener à changer sa version initiale: « TRNT (devenant) un souvenir littéraire d’André Chénier: le poème « La jeune Tare ntine ». Rien d’autre ! [35]».
Un début d’aveu sur la participation de Silvio Trentin au réseau Bertaux avait été transformé en une référence littéraire anodine. Silvio Trentin n’avait dû qu’à la promptitude et à la finesse d’esprit de l’avocat, Me Yves Périssé, XE «Périssé, Yves « de ne pas se trouver directement inculpé dans le procès du réseau Bertaux. Mais une fois de plus la menace d’une arrestation était passée très près du libraire résistant. Le procès dura deux jours à la fin du mois de juillet 1942 et se tint, à huis clos, au Palais de Justice de Toulouse bien qu’il releva de la justice militaire. Silvio Trentin et Pierre Dac XE "Dac, Pierre" , cités par la défense comme témoins, se présentèrent à l’audience et déposèrent devant le tribunal. Là encore, Silvio Trentin ne ménagea pas son courage en acceptant de comparaître comme témoin à décharge.
Jean Maurice Hermann XE "Hermann, Jean-Maurice" lors du colloque Silvio Trentin et la France, a déclaré:
« Je n’oublierai jamais [...] la parfaite et courageuse déposition que Silvio Trentin fit devant le Tribunal militaire lors du procès du réseau Bertaux (auquel j’appartenais) et comment en pleine audience le colonel B[36] accusateur, manifesta le regret de ne pas le voir au banc des accusés ! [37]»
Le fils du ministre de la Justice, Joseph Barthélemy XE «Barthélemy, Joseph» se porta témoin de moralité en faveur du vétérinaire résistant d’Auch, Georges Daubèze XE «Daubèze, Georges «.
Le système de défense adopté par les membres du réseau et leurs avocats se déploya selon une double ligne. En premier lieu, tout nier pour permettre au Tribunal, où à certains membres, de pouvoir faire valoir le « bénéfice du doute ».En second lieu, Fernand Bernard XE «Bernard, Fernand « qui regrettait d’avoir « flanché » et d’être à l’origine de l’arrestation de ses camarades, prit à sa charge la responsabilité essentielle des faits tout en se faisant passer pour un mythomane privé d’une partie de son entendement[38].
Le climat politique qui prévalait, en 1941-1942, comme l’a noté, Pierre Bertaux XE "Bertaux, Pierre" , dans ses mémoires « n’était pas du tout favorable aux « gaullistes », aux « dissidents de l’intérieur », comme on nous appelait aussi. Denise n’osait parler qu’à des amis intimes et bien disposés de notre « malheur » dont il eût presque fallu avoir honte. Ce n’est que bien plus tard que le vent tourna, et que notre cause fut reconnue comme honorable[39] ».
La veille du prononcé du verdict, Pierre Bertaux XE "Bertaux, Pierre" rapporte que « le colonel Vautrin[40] XE «Vautrin, Jean-Emile (colonel)» avait fait le voyage de Cannes, dans la nuit, pour s’entretenir avec le colonel présidant le Tribunal qu’il connaissait (afin de) lui recommander la modération[41]».
Le système de défense mis au point fonctionna bien et les sentences furent, dans l’ensemble, assez modérées Pierre Bertaux XE "Bertaux, Pierre" a indiqué que le cérémonial du Tribunal militaire était impressionnant puisqu'on fit sortir les accusés dans un vaste couloir, et que là, devant la troupe sous les armes, le colonel Bourlois lut le verdict.
La peine la plus lourde fut pour Fernand Bernard qui s’était racheté de sa faiblesse lors de son arrestation en acceptant que lui soient imputées les charges les plus importantes, il fut condamné à vingt ans de travaux forcés[42]. Les autres inculpés firent l’objet de condamnations moins lourdes mais surtout sans rapport avec les fonctions réelles et le rôle joué dans l’organisation. Pierre Bertaux XE "Bertaux, Pierre" , le chef du réseau, fut condamné à trois ans d’emprisonnement.
2. ; Libérer et Fédérer
2.1. Le contexte politique
2.1.1 Les répercussions du procès de Riom
Le 1er janvier 1942, Pietro Nenni XE "Nenni, Pietro" , encore assigné à résidence à Palalda, dans les Pyrénées–Orientales, écrit dans ses carnets:
«En ce premier janvier, je m’interroge. Le pire est-il encore à venir ? Difficile d’imaginer une année plus terrible que celle que nous venons de passer [...] Mieux vaut ne pas chercher à lever le voile de l’avenir. A présent, chaque jour compte pour un siècle [43]».
C’est dans ce contexte sombre qu’au début de l'année 1942, dans la zone non occupée, la grande affaire politique d’un pays, désormais privé de débats, de presse libre et d’élections, fut l’ouverture, le 19 février 1942, du procès à Riom. Ce procès visait cinq des principaux «boucs émissaires» de la défaite de mai et juin 1940, sous l e chef d’accusation ainsi rédigé :
«Les ministres ou anciens ministres et leurs collaborateurs immédiats ayant, soit commis des crimes ou délits ou trahi les devoirs de leurs charges dans les actes qui ont concouru au passage à l’état de paix à l'état de guerre[44] ».
Comparaissaient devant la Cour suprême de justice présidée par un magistrat, le président Pierre Caous XE «Caous, Pierre»[45], trois hommes politiques, Edouard Daladier XE "Daladier, Edouard" , Léon Blum XE "Blum, Léon" , Guy La Chambre, ancien ministre de l’Air, un haut fonctionnaire Robert Jacomet, ancien contrôleur général des armées, et un seul militaire, le généralissime Maurice Gamelin XE "Gamelin, Maurice" .
Mais, alors que les personnalités du régime de Vichy étaient profondément divisées[46] sur l’opportunité du procès et le sens à donner à la stratégie judiciaire, les accusés, et tout particulièrement Léon Blum XE "Blum, Léon" surent utiliser la tribune qui leur était offerte grâce à la présence de deux cent cinquante journalistes de la presse nationale et internationale[47]. Les conseils visant à ajourner le procès n’avaient pourtant pas manqués. Le général Huntziger XE «Huntziger, Charles» avait d’ailleurs déclaré:
« Mais ne voyez-vous pas que le procès de la conduite de la guerre tournera fatalement au procès du Maréchal ? [48] »
Les deux avocats choisis par Léon Blum XE "Blum, Léon" étaient André Le Troquer[49] XE «Le Troquer, André» et Samuel Spanien XE «Spanien, Samuel» qui était un juriste minutieux et efficace. Ils vont mener pour leur «client » une bataille juridique et politique particulièrement efficace et réussir à mettre en difficulté le gouvernement de Vichy.
Jean Guéhenno XE «Guéhenno, Jean « s’était indigné dans ses carnets, le 24 février 1942, en notant :
« C’est hier qu’a commencC3 l’ignoble comédie de Riom. Il est énorme que ce soit le vieillard qui durant ces vingt dernières années a exercé la plus grande autorité militaire, dans l’armée même, au Conseil supérieur de la guerre, qui accuse les autres comme les responsables de la défaite. Il est vrai qu’il ne doute plus de rien[50]».
Les proches de Silvio Trentin suivirent attentivement le déroulement du procès. C’est ainsi que Pietro Nenni XE "Nenni, Pietro" indique dans ses carnets, à la date du 20 février 1942 :
« Ce soir déjà, le peu que l’on sait de la défense de Blum XE "Blum, Léon" et de Daladier XE "Daladier, Edouard" relève le moral des socialistes et des républicains. Mon propriétaire, M. Faraille, avait les larmes aux yeux quand je lui ai rapporté les premiers interrogatoires. Un certain nombre de camarades sont venus passer la soirée chez le camarade Barthe. Il me semble qu’ils reprennent un peu confiance dans les évènements et en eux-mêmes[51] ».
A Toulouse, l’opinion politisée et les milieux proches de la Résistance se passionnA 8rent aussi pour un procès qui mettait en difficulté les autorités en place. Le préfet, fit savoir au cabinet du secrétaire d’Etat à l’intérieur, le 23 février 1942 :
« Il est évident que les détracteurs du gouvernement actuel prennent quelques plaisirs à lire les comptes rendus des premières audiences. [...] On a vivement applaudi, dans les milieux socialistes, les premières déclarations faites par M. Blum XE "Blum, Léon" et par ses défenseurs. Bien des gens qui la semaine passée encore jugeaient sans indulgence la responsabilité encourue par les personnalités jugées aujourd’hui à Riom semblent se laisser gagner par une sorte de mansuétude à leur égard, à la suite de ces premières journées du procès, qui, en fin de compte paraissent dans l’esprit de l’opinion avoir été favorables aux accusés beaucoup plus qu’elles ne les ont desservis[52] ».
Au sein de l’opinion contestataire, le déroulement du procès de Riom ne manquait pas de susciter ironie et sarcasmes contre le régime. Dans son journal, Charles Rist notait, le mercredi 25 mars 1942, que:
«Le procès de Riom devient gênant pour le Maréchal. La révélation que la non continuation de la ligne Maginot a été conseillée par le Conseil supérieur de la guerre dans une lettre signée du Maréchal lui-même, confirme tout ce que l’on savait des doctrines surannées de ce Conseil, et du rôle du Maréchal dans la défaite. Voilà l’homme qui « hait les mensonges ». Le Maréchal était le ministre de la guerre de Doumergue XE «Doumergue, Gaston». C’était le moment où l’Allemagne ve nait de rétablir le service militaire obligatoire. Qu’a-t’-il- fait pour y parer ? Rien. Aussi l’on cherche à arrêter le procès – sans parler du mécontentement marqué par Hitler dans son dernier discours où il s’étonne qu’on recherche non les responsabilités de la guerre, mais celles de la défaite[53] ».
Hitler XE «Hitler, Adolf», lui-même, fit connaître son vif mécontentement, alors que les dirigeants de Vichy donnaient l’impression de sortir « vaincus du combat qu’ils avaient voulu livrer à « l’ancien régime » [54].
La conséquence de ce fiasco judiciaire et politique trouva sa conclusion dans le fait que les audiences furent « suspendues » à compter du 17 mars et définitivement interrompues le 14 avril 1942. Pietro Nenni XE "Nenni, Pietro" , le compagnon de lutte de Silvio Trentin, écrivit dans ses carnets, le 15 avril 1942:
« On annonce officiellement l’ajournement du procès de Riom. [...] On a ordonné une enquête plus approfondie en vue d’un plus vaste procès qui sans doute n’aura jamais lieu. La vérité pure et simple est que ce procès servait la cause de la Résistance. En l’ajournant, le gouvernement de Vichy confesse sa faiblesse après avoir, en le commençant, prouvé son abjection[55] ».
L’opposition croissante au régime de Vichy fut confortée par cette erreur politique majeure.
2.1.2 Le retour de Pierre Laval au pouvoir.
Après le fiasco du procès de Riom, le retour au gouvernement de Pierre Laval XE "Laval, Pierre" , le 18 avril 1942, doté de pouvoirs accrus, fut mal perçu à Toulouse. Un rapport daté du 17 avril 1942 émanant du commissaire, chef du service de renseignements généraux, adressé au préfet régional, relevait avec une certaine liberté de ton les points suivants :
« On doit dire d'une manière générale, que le public éprouve quelque anxiété. La personnalité de M. Pierre Laval est très discutée, il semble qu'on ait une tendance regrettable à la considérer une fois pour toute, comme l'agent du IIIe Reich en France. Les conditions dans lesquelles M. Pierre Laval fut éliminé du pouvoir en décembre 1940, sont présentes à l'esprit de la plupart des gens. [...] On se perd en conjectures sur les causes et les conséquences de ce remaniement. Pour que le Maréchal ait accepté de faire appel à M. Laval, XE "Laval, Pierre" dont il s'était séparé dans des circonstances presque dramatiques quelques mois après l'Armistice, il faut, dit-on, qu'il y ait été contraint par des évènements graves et qu'on ait exercé sur lui avec force certaines pressions. Les commissaires des renseignements généraux des départements de la région que j'ai alerté téléphoniquement, me confirment ce matin l'impression plutôt défavorable qu'ils ont recueillie ces jours derniers. Quelques papillons manuscrits portant cette inscription: « A BAS LAVAL!&n bsp;» ont été apposés cette nuit à Lannemezan (Hautes-Pyrénées) [56] ».
Dès le mardi 21 avril 1942, une manchette en première page de La Dépêche, rapportant les propos de Pierre Laval XE "Laval, Pierre" dissipait les doutes, s'ils en subsistaient, sur l'orientation politique donnée en indiquant :
« Le rapprochement de la France et de l'Allemagne est la condition de la paix en Europe[57] ».
2.1.3 Les manifestations des 16 juin et 14 juillet 1942, à Toulouse
Durant le premier semestre de l'année 1942, la fortune de la guerre paraissait plus que jamais hésiter entre les deux camps qui s'affrontaient durement sur le front de Cyrénaïque[58].
A Toulouse, plusieurs manifestations de rue se sont déroulées et elles posent, encore aujourd'hui, des problèmes d'interprétation à l'historien.
La deuxième visite du maréchal Pétain XE "Pétain, Philippe" , à Toulouse, eut lieu, le dimanche 14 juin 1942, à l'occasion d'une «fête légionnaire». Le préfet régional avait invité « la population à pavoiser abondamment[59] » et La Dépêche du lundi 15 juin titra: «Le MARECHAL est acclamé avec une ferveur et un enthousiasme indescriptible …».
Gritou Vallotton XE «Vallotton, Gritou»note les remarques suivantes : «Dimanche 14, Pétain défile assis et debout dans sa voiture. Pour son arrivée, la police a déblayé les quais, fouillé tous les wagons, vidé complètement la gare. Elle arrête préventivement 642 personnes transportés au Récébédou. Les restaurants et hôtels sont nettoyés[60] ».
En effet, de nombreuses arrestations préventives d'étrangers fichés comme opposants politiques, suivies de détentions, au camp du Récébédou et parfois, au très redouté camp du Vernet, furent effectuées, ce qui signifiait que le régime n’était pas sans craindre quelques démonstrations ou actes d'opposition. Parmi les personnes arrêtées, il y avait plusieurs fuorusciti dont Vincenzo Tonelli XE "Tonelli, Vincenzo" .
Gritou Vallotton XE «Vallotton, Gritou» observe encore dans ses carnets, le 20 juin 1942, que: «La ville est toute pavoisée sur ordre [...] la foule énorme sur le parcours mais peu vibrante[61] ».
A, Toulouse, la vie politique, qui s'était, depuis 1939, comme réfugiée dans les propos chuchotés, les inscriptions sur les murs et les tracts furtivement distribués[62], ressurgit, avec vigueur, seulement deux jours après la deuxième visite du maréchal Pétain XE "Pétain, Philippe" , le 16 juin 1942, comme une explosion après une trop forte compression.
Lors de cette journée, une foule de manifestants a défilé en exprimant ouvertement l’existence d’opinions jusqu’alors retenues et exprimées seulement parmi de petits groupes de sympathisants. Cette foule joyeuse, où prédominaient les jeunes gens, a entonné des « Marseillaises » libératrices.
Cette seconde visite du maréchal Pétain XE "Pétain, Philippe" A 0 Toulouse avait-elle eu pour effet de provoquer une réaction et de galvaniser les opposants au régime ?
Nous manquons de témoignages pour apporter une réponse certaine. Ce qui est manifeste, c'est la proximité de dates entre cette visite et la première expression publique de l'opposition qui eut lieu deux jours seulement après cette venue, soit le 16 juin 1942.
La cause immédiate de la manifestation fut provoquée par la tenue d'une conférence donnée au Théâtre du Capitole, par l’agent d’influence et le propagandiste allemand, Friedrich Grimm XE «Grimm, Friedrich»[63] se piquant d’être en sus de sa profession d’avocat, expert en questions françaises. Cette conférence «devait porter sur les aspects économiques de l'Ordre Nouveau».
L'abbé René de Naurois XE "Naurois de, RenA 9" , vivant alors à Toulouse, après quelques mois passés à l’Ecole de cadres d’Uriage, a précisé les évènements de cette soirée :
« Sur la place du Capitole flânait la foule habituelle. En attendant l'heure de la manifestation, je récitais mon bréviaire, appuyé sur le cadre de ma bicyclette. Bientôt, la foule grossit lentement. [...] Soudain, c'est un millier de personnes qui se trouva sur la place et aux fenêtres des édifices et qui se dressa comme un seul homme, si l'on peut dire. La « Marseillaise » fut entonnée, un peu fausse, voire cacophonique, mais qu'importe. Je joignis ma voix à la foule, une voix qui en cet instant n'avait rien de liturgique. En même temps, Place du Capitole, une manifestation très imposante groupait plusieurs milliers de personnes qui s'étaient massés dans les rues et les cafés avoisinants. Un certain nombre d'entre-elles parcoururent la place en chantant La « Marseillaise », sous le regard assez bienveillant des agents. Un peu plus tard, des charges au pas de gymnastique de la Police spéciale de Vichy obligea les manifestants à se disperser[64] ».
Au sein du Théâtre du Capitole, dans la salle même où se tenait la conférence, décorée d’une immense photographie reproduisant la poignée de main de Montoire entre le maréchal Pétain XE "Pétain, Philippe" et le Führer; les étudiants groupés autour de Georges Papillon XE «Papillon, Georges et Georges Spindler[65] XE «Spindler, Georges», jetèrent des ampoules lacrymogènes dans la salle, ce qui provoqua des picotements au nez, mais surtout jeta un certain trouble, et entraîna des arrestations.
Jean Cassou XE "Cassou, Jean" a expliqué que:
« Camille Soula avait, pour la fête, préparé dans ses laboratoires tout un arsenal de boules faisant pleurer, tousser, cracher » et que « de jeunes étudiants de mon équipe (celle de Jean Cassou) avaient occupé diverses places dans la salle et, malgré l’étroite surveillance des policiers installés au bout de nombreuses rangées, avaient semé partout et écrasé du pied leurs munitions, ce qui altéra singulièrement le boniment du commis voyageur allemand[66] ».
Au dehors, un cortège de trois cent jeunes gens se heurta « aux barrages de police. Il a pris alors la direction de la place Wilson par la rue du poids de l’huile où les manifestants (furent) dispersés de nouveau alors qu’ils criaient: « A bas Hitler ! », « L’Alsace aux Français ! ». Mais aussi « Vive Pétain ! »[67], preuve que les yeux n’étaient encore dessillés que pour une minorité de patriotes.
Cette expression publique de l'opposition toulousaine à la politique de collaboration a correspondu au début du basculement de l'opinion qui suivait alors passionnément les évènements militaires du front russe.
Au moment même où Sébastopol se préparait à tomber aux mains des troupes allemandes, l'ancien président du Sénat, Jules Jeanneney XE «Jeanneney, Jul es « notait dans son journal du 22 juin 1942 :
« Sébastopol tient magnifiquement. Elle succombera vraisemblablement, mais aura résisté avec héroïsme. Quel sens national, quel cran, quel esprit de sacrifice animent et dynamisent la Russie bolcheviste! Que n'avons-nous eu à la tête de nos armées des chefs de cette taille et de cette volonté ! [...] 20 H Discours de Laval à la radio. Discours impudent, impudique et impie. Quelle abjection: « Je souhaite la victoire de l'Allemagne[68] » [...] Voilà ce qu'il a fallu entendre ! Du moins, le cas du Maréchal s'est éclairé. Ceux qui le tiennent pour un roué fourbe voyaient juste [69]».
Si un républicain modéré, qui ne20s'était pas particulièrement illustré par sa fermeté ni par sa sagacité en juin et juillet 1940, en arrivait à exprimer une admiration non déguisée pour la défense dont faisait preuve le peuple russe, un rebelle des premiers instants comme Silvio Trentin, ne pouvait que vibrer au rythme des informations qui laissaient transparaître la fermeté de la résistance opposée par la Russie soviétique aux armées du Reich. En outre, l'évolution des choix favorables à la politique de collaboration avec l'Allemagne des gouvernants avec l'appel en faveur de la «relève» était très mal perçue.
Deux jours après la diffusion par la radio du discours de Pierre Laval XE "Laval, Pierre" , le 22 juin 1942, un rapport du commissaire divisionnaire au préfet de région mentionnait que: «Des ouvriers aux usines Dewoitine déclaraient qu'ils ne partiraient que s'ils avaient la baïonnette dans les reins[70] ».
Cette première indication était confirmée par un nouveau rapport des renseignements généraux, daté du 30 juin 1942, mentionnant les points suivants:
«1° Dans tous les départements, les ouvriers ont clairement laissé entendre qu'il repoussaient les perspectives d'un départ volontaire pour l'Allemagne. [...]
3° La phrase: « Je souhaite la victoire de l'Allemagne » a provoqué d'abondants commentaires qui sont pour la plupart désapprobateurs. On peut se rendre compte à ce propos à quel point le principe de la collaboration n'est pas en progrès. Les protagonistes de ce mouvement n'ont d'ailleurs dans la plupart des centres où ils exercent leur propagande aucun ascendant sur les masses et certains d'entre eux sont parfaitement déconsidérés[71] ».
Dans ce contexte d'une opposition devenue très vive de la part d'une partie de la population toulousaine à la politique incarnée par Pierre Laval XE "Laval, Pierre" , l'appel de la « France combattante » à manifester le 14 juillet 1942 reçut un grand écho dans la capitale du Languedoc. A Toulouse, comme le notent plusieurs témoins[72], le mot d'ordre avait été largement diffusé, soit par tracts, soit le plus souvent par la voie du « bouche à oreille », fixant le rendez-vous à 17 heures, place du Capitole. Nombre de participants arboraient, en signe de reconnaissance des cravates, faisant apparaître les trois couleurs.
Le témoignage de l’ancien commissaire central patriote, Jean-Louis Cambon XE «Cambon, Jean-Louis» précise le déroulement de la manifestation:
«La police, aux ordres de Vichy, avait placé des agents en tenue à toutes les entrées de la place pour en interdire l'accès et refouler les manifes tants. Mais devant la ruée des toulousains, le service d'ordre fut vite débordé[73] ».
C'est à 18 heures que la foule devait entonner « La Marseillaise », mais l'intervention des lances à incendie des pompiers réquisitionnés pour disperser les manifestants hâta le déroulement de la manifestation. Jean-Louis Cambon se rappelle qu’il regardait : « l'horloge sur la façade du Capitole: il était 17H45. Nous avions un long quart d'heure à attendre encore, et ce quart d'heure risquait de compromettre le succès de notre manifestation. [...] Je me retourne vers la foule des manifestants et à tue-tête, entonnait «La Marseillaise». Dès les premières paroles, les policiers se jetèrent sur nous. Il y eut une courte bagarre…[74] ».
Pour sa part, Pierre Billière XE «Billière, Pierre», lui aussi présent, a relaté ces moments décisifs :
« Nous hurlions une Marseillaise du « Tonnerre de Dieu ». Ca m'a fait impression. Et les pompiers sont arrivés, ils avaient reçu des ordres et avaient commencé à nous arroser. J'aime autant vous dire qu'on était trempé, mais on a chanté à cœur joie. Il y en avait qui agitaient quelques drapeaux et on défilait devant la mairie. [...] Je me retrouvai parmi les quelques cent trente autres manifestants arrêtés et parqués dans la cour de la mairie. Puis dans le groupe des quatorze «meneurs» et «provocateurs» emmenés au commissariat central, où nous nous trouvâmes face à l'intendant Danglade, furieux et déchaîné. Mais j'avais eu la satisfaction et le réconfort d'entendre la « Marseillaise », reprise en chœur, sur la place du Capitole ».
Le journaliste Pierre Dumas XE «Dumas, Pierre», alors responsable du mouvement Combat participa aussi à cette manifestation et écrivit dans ses mémoires que son « ampleur » le surprit.
A ses côtés figurait l’abbé René de Naurois XE "Naurois de, René" « qui, au premier rang, devant un cordon de gardes mobile, s’époumonait à crier: « Liberté ! Liberté ! » et à chanter La « Marseillaise ». Je circulais dans la ville avec lui. Sur son passage, les prolétaires se découvraient et criaient: «Bravo, l’Abbé ! [75] ». [76]
Faisant, dès le lendemain, un bilan sur l'évolution de l'opinion publique, le commissaire principal, chef du service des renseignements généraux notait :
« On peut admettre que les toulousains sont particulièrement «travaillés» par la propagande antinationale. [...] les toulousains ont adopté assez rapidement après l'Armistice une attitude favorable au gaullisme ou en tout cas hostile à l'Allemagne [...][77]».
Les mois de juin et juillet 1942 ont marqué une étape importante dans le ressaisissement de l'opinion toulousaine, l'heure n'était plus aux délectations moroses sur les responsabilités de la défaite mais au développement d’une opposition à la politique menée par Pierre Laval XE "Laval, Pierre" , avec l’expression de manifestations vigoureuses.
2.2. La création de Libérer et Fédérer
Né des bouleversements de juillet 1940, du rejet du nouveau contexte politique et des actions annonciatrices du réseau Bertaux, le mouvement de Résistance Libérer et Fédérer XE «Libérer et Fédérer « est apparu publiquement pour la première fois, à l'occasion de la diffusion du n°1 de son journal port ant comme date le 14 juillet 1942.
Certainement échaudés par les conditions de l'arrestation des principaux membres du réseau Bertaux, les fondateurs de Libérer et Fédérer XE «Libérer et Fédérer «, Achille Auban XE "Auban, Achille" et Silvio Trentin, qui avaient eux-mêmes échappés à une arrestation lors de son démantèlement, donnèrent à la nouvelle organisation, tout au moins à ses débuts, un caractère plus propagandiste et moins tournée vers la recherche de renseignements ou d'actions.
Ce fut le choix de la structure « mouvement » qui l’emporta sur celle du « réseau »[78] .
Interviewé, le 3 janvier 1947 par Henri Michel XE «Michel, Henri», Louis Vaquer XE «Vaquer, Louis «, bien qu’incarcéré à la prison militaire de Furgole à la date de constitution de Libérer et Fédérer XE «Libérer et Fédérer «, fit observer qu’ : « Après (leur) arrestation, fut créé le mouvement Libérer et Fédérer XE «Libérer et Fédérer «, mouvement de propagande au début et qui ne fera de l'action que vers la fin …[79] ».
Préparée, dès avant juillet 1942, la réalisation du journal Libérer et Fédérer XE «Libérer et Fédérer « a été financée par l'«enfant terrible» du socialisme toulousain, Camille Soula XE "Soula, Camille" qui «a avancé lui-même les premiers 6000 Francs nécessaires »[80] nécessaires à la fabrication des premiers numéros.
Dès son premier numéro, le journal Libérer et Fédérer XE «Libérer et Fédérer « prit partie sur l'actualité immédiate en dénonçant la politique de la «relève»[81] mise en place par Pierre Laval XE "Laval, Pierre" depuis le 22 juin 1942 et en appelant à manifester «le 14 juillet ! [82] » .
2.2.1 Le recrutement du mouvement
Le recrutement initial du mouvement Libérer et Fédérer XE «Libérer et Fédérer «: « s'est effectué dans la Haute-Garonne, le Tarn-et-Garonne[83] et le Gers[84] ». Jean-Pierre Pignot[85] XE «Pignot, Jean-Pierre «a aussi relevé une implantation dans les départements du Tarn[86] et du Lot-et-Garonne. Il est à noter la similitude entre l'implantation géographique de Libérer et Fédérer XE «Libérer et Fédérer «, dans la vallée de la Garonne avec celle, bien qu’antérieure des communautés italiennes, sans que pour cela, l'organisation de Résistance n'ait eu, à ma connaissance, un recrutement privilégié parmi les italiens exilés, à l'exception de son inspirateur Silvio Trentin. Le vivier des militants du mouvement Libérer et Fédérer XE «Libérer et Fédérer « a été constitué essentiellement « par tous les jeunes socialistes résistants de Toulouse (lesquels ont) fait partie de Libérer et Fédérer XE «Libérer et Fédérer «, en raison (de leur) méfiance à l'égard du Parti socialiste SFIO[87] » dont & nbsp; le comportement de l' appareil et
de la majeure partie des dirigeants les avaient tant déçus. Comme l'indique Jean-Pierre Pignot XE «Pignot, Jean-Pierre «:
« Parmi les [...] dirigeants et militants de Libérer et Fédérer, la référence aux Jeunesses socialistes est constante. C'est donc dans ce groupe humain que le recrutement va se faire pour l'essentiel[88] ».
Jean Monier XE "Monier, Jean" , qui fut, lui-même, membre des Jeunesses socialistes, puis du comité directeur de Libérer et Fédérer XE «Libérer et Fédérer «et, après la Libération, le curateur de ce mouvement, a confirmé que le recrutement s’est opéré « parmi les moins bavards des jeunesses socialistes et des francs-maçons dignes de confiance[89] ». Il est à noter qu’au sein des loges, « La Parfaite Harmonie » XE «Parfaite Harmonie, la (loge) «où avait été reçu Silvio Trentin, compta nombres de responsables importants de la Résistance parmi lesquels le colonel Bonneau, Jean Chaubet XE "Chaubet, Jean" et Sylvain Dauriac XE «Dauriac, Sylvain «.
Lorsque le Comité d'action socialiste XE "Comité d'action socialiste, (CAS)" , sévèrement épuré de tous les éléments qui avaient « failli » en 1940, tenta de regrouper des anciens socialistes[90] sur Toulouse, une concurrence aussi pacifique qu'intense opposa les responsables de Libérer et Fédérer XE «Libérer et Fédérer « et ceux du Comité d'action socialiste.
Camille Soula, XE "Soula, Camille" interviewé le 10 décembre 1946, déclarait que:
«L'idée principale du groupe (des fondateurs de Libérer et Fédérer) est que le Parti socialiste [...] doit être entièrement rénové; d'une part, il doit être épuré très sérieusement, «de façon féroce»; d'autre part, son recrutement doit être élargi aux communistes et aussi du côté des catholiques [...] [91]».
Henri Docquiert, XE «Docquiert, Henri» qui fit partie du CAS XE "Comité d'action socialiste, (CAS)" en qualité d'adjoint de Raymond Naves XE «Naves, Raymond «, décrit les échanges de propos effectués, place du Capitole, parmi les rangées de boutiques de toile, entre les partisans des deux organisations de Résistance d'orientation socialiste :
« J'y rencontrais, entre autres, mon ami Achille (Auban) un ancien des Jeunesses socialistes, employé à la mairie. Enthousiaste et emporté, il consacrait de longues tirades à fustiger les anciens dirigeants locaux, qui avaient trahi la cause. Son éternelle cravate en lacet de souliers au cou, l'accent montagnard et le verbe puissant, il essayait de me convertir à Libérer et Fédérer. [...] Nous rompions des lances, le ton montait, on se serait cru revenus à l'époque où les tendances s'affrontaient au sein du Parti (socialiste), dans un curieux mélange d'aigreur fraternelle[92] ».
La compétition fut vive entre les rivaux socialistes de la Résistance qu’étaient Libérer et Fédérer XE «Libérer et Fédérer «et le Comité d’action socialiste et rien ne permettait, en 1942 et 1943, de dire que l’ancien Parti socialiste, même « épuré » de ses responsables ayant versé dans le pétainisme, serait en mesure de l’emporter à la libération. Un « inspecteur » de la France combattante de retour de mission dans le Languedoc, fit le 25 novembre 1943, soit seulement trois mois après le départ en Italie de Silvio Trentin, un rapport circonstancié sur «Libérer et Fédérer XE «Libérer et Fédérer «, mouvement de Résistance[93] ». Ce rapport[94] s’efforçait d’évaluer les chances de développement respectif de Libérer et Fédérer XE «Libérer et Fédérer «et du Comité d’action socialiste et concluait à la prédominance probable de l’organisation toulousaine.
Le « Comité directeur » de Libérer et Fédérer XE «Libérer et Fédérer « était composé des personnes suivantes : Achille Auban XE "Auban, Achille" , Adolphe Coll XE «Coll, Adolphe «, Paul Descours XE «Descours, Paul «, Maurice Fonvieille[95] XE «Fonvieille, Maurice «et Clément Laurent dit «Pato» qui étaient toulousains ainsi que Gilbert Zasksas, originaire de Lituanie. Les cinq premiers ont tous fait partie et ont eu d'importantes responsabilités parmi les Jeunesses socialistes de la Haute-Garonne, influencées, dès avant-guerre, par Silvio Trentin. A ce groupe très homogène, s'est adjoint l'ancien cadre communiste et juriste, de culture israélite, Gilbert Zaksas XE "Zaksas, Gilbert" [96], qui faisait partie, en 1943, du cabinet d'avocats de Gabriel Marty XE "Marty, Gabriel" et subjugua[97] par sa fougue, sa combativité et ses qualités de théoricien politique ses camarades venus, pour leur part, du Parti socialiste SFIO. Hans Werner Tobler XE "Tobler, Hans Werner" souligna que :
« Zaksas était le seul qui connaissait l’agent de liaison « Alphonse » par lequel il obtenait les consignes militaires et gràce auquel le mouvement, qui était divisé en petits groupes d’action, indépendants les uns des autres, étaient armés en matériel nécessaire[98]».
Zaksas qui constituait, en quelque sorte le « commis voyageur », de l’organisation, fit la connaissance, à Lyon, durant l’été 1942, d’André Philip XE "Philip, André" ainsi que de Pierre Berthelet XE "Berthelet, Pierre" . Il procura à Zaksas un contact avec le SOE dirigé par Buckmaster XE "Buckmaster, Maurice, J," , le commandant anglais Anthony Brooks XE «Brooks, Anthony (Alphone)« fut chargé pour le compte du SOE de poursuiv re la liaison avec Libérer et Fédérer XE «Libérer et Fédérer «.
2.2.2 Le développement du mouvement
Une forte homogénéité régionale et une trajectoire politique similaire de la plupart des dirigeants de Libérer et Fédérer XE «Libérer et Fédérer « vont être un atout lors de la constitution de l'organisation mais, ultérieurement, cela va freiner son extension géographique et finalement constituer un handicap face aux trois autres mouvements de Résistance de la Zone sud que sont Combat, Libération sud et, de manière moindre C3 Toulouse, Franc-tireur. Ces trois organisations vont fusionner dans les Mouvements unis de Résistance (MUR).
Durant l'année 1942, le développement de Libérer et Fédérer XE «Libérer et Fédérer « se fit rapidement, même si ce ne fut pas aussi fulgurant que l’indiquait la rubrique parue dans le journal daté du 1er octobre 1942 :
« L'essor magnifique pris par Libérer et Fédérer, depuis sa constitution, s'affirme chaque jour davantage. Des dizaines de milliers de militants combattent aujourd'hui dans ses rangs. Des dizaines de milliers d'exemplaires de ce journal circulent dans les villes comme dans les campagnes, dans les usines comme dans les champs. Et chaque mois amène des milliers de nouveaux militants et des masses de nouveaux lecteurs[99] ».
L’appréciation faite concernant les progrès n umériques de l'organisation Libérer et Fédérer XE «Libérer et Fédérer « apparaît excessive, mais cela était certainement voulu
pour la positionner favorablement par rapport aux autres mouvements de Résistance.
2.3. Un programme original marqué par l'influence de Silvio Trentin
Libérer et Fédérer XE «Libérer et Fédérer «est né principalement de la conjonction des trois sources que sont l’antifascisme, le rejet des pratiques politiques antérieures des partis de la IIIe République et les idées novatrices de Silvio Trentin.
L’antifascisme, arrivé à incandescence durant la guerre d'Espagne, s’est conjugué, après la défaite de 1940, en volonté de libérer le territoire national et ce, de manière concomitante, avec la révolte suscitée par l'effondrement politique et moral de la majeure partie du Parti socialiste SFIO. De plus, l’apport des idées originales de Silvio Trentin relatives aux transformations démocratiques et fédéralistes à mettre en œuvre après la guerre a permis à ce mouvement de développer un programme très novateur dans la culture politique française.
2.3.1 Le programme de Libérer et Fédérer
L'originalité du programme de Libérer et Fédérer XE «Libérer et Fédérer « est affirmée, dès son premier numéro daté du 14 juillet 1942, dans un éditorial intitulé :
« Gagner la guerre et gagner la Paix »
CE QUE nous sommes
CE QUE nous voulons
« [...] Pour éviter que 10 ou 20 ans après cette guerre-ci tout soit encore à recommencer, pour empêcher les anciens partis de se reconstituer et de diviser à nouveau le peuple français en clientèles électorales [...] il faut dès à présent et en même temps que continue et se développe notre lutte contre l'envahisseu r, que les plans de paix soient dressés et que l’armée pour la bataille de la paix soit mobilisée.
Gagner la guerre et gagner la paix. Tel est notre mot d'ordre. Tel doit être le mot d'ordre de la France[100]».
Quatre idées force se dégagent du programme de Libérer et Fédérer XE «Libérer et Fédérer « :
· En premier lieu, la conviction que, pour éviter une nouvelle « paix gâchée » comme celle, lourde de rancœurs et de volontés de revanche, issue du traité de Versailles, il est indispensable de « gagner la paix[101] ». La référence aux illusions et déceptions suscitées par les traités de Versailles et du Trianon, qui n’ont pas réussi à mettre un terme à la guerre civile européenne, est un leitmotiv qui revient souvent dans le journal Libérer et Fédérer XE «Libérer et Fédérer «.
Choisir de concentrer, six mois avant la défaite de l’armée allemande à Stalingrad, une part de son énergie militante sur l’objectif de « […] gagner la paix »[102], n’était pas fréquent et relevait même d’une prescience assez peu commune. Les éditoriaux du journal furent d’ailleurs placés sous ce mot d’ordre : « Gagner la guerre et gagner la paix ».
· En second lieu, la condamnation des anciens partis rendus collectivement responsables de la défaite et la volonté d'empêcher leur reconstitution jugée néfaste en se fondant sur l’émergence des élites morales qui vont se dégager dans le combat contre l’occupant. Il est intéressant d'observer que sur ce point, Libérer et Fédérer XE «Libérer et Fédérer « A 9tait encore plus méfiant que le général de Gaulle XE «Gaulle, Charles de»[103], et surtout que nombre des fondateurs des mouvements de Résistance comme Henri Fresnay XE «Frenay, Henri»[104], sur le rôle et la place qu'il convient d'attribuer aux anciens partis.
L’éditorial paru dans le journal Libérer et Fédérer XE «Libérer et Fédérer « n° 3, daté du 1er octobre 1942, fustige avec une grande sévérité la classe politique de la défunte IIIe République :
«Quand en cherchant des guides pendant la tourmente, les Français n’ont trouvé que des politiciens apeurés et incapables, ils comprirent qu’ils ne devaient plus jamais permettre à ces hommes de reprendre la direction du pays. Certains se sont, sans doute, imaginés et s'imaginent peut être encore, que leur éclipse de 1940 ne constituait qu'un accident de carrière, quelque chose comme une élection manquée, et qu'il suffira d'un peu de patience, de quelques discours ou de quelques articles bien placés pour faire leur rentrée dans la « République des camarades ». Qu'ils se détrompent ! [105]».
Le message du journal clandestin est particulièrement sévère pour l'ancien personnel politique et il s’efforce de faire passer auprès de ses lecteurs un appel vigoureux pour que la majeure partie de ce personnel politique=2 0soit remplacée et ne revienne pas au pouvoir à l'issue de la guerre.
Cette méfiance aiguisée à l'égard des anciens partis, n'est pas le seul fait de Libérer et Fédérer XE «Libérer et Fédérer «. D'autres mouvements de Résistance comme Combat se sont aussi défiés de la majeure partie du personnel politique de la IIIe République.
En outre, Vincent Auriol XE "Auriol, Vincent" et Jules Moch XE "Moch, Jules" , qui avaient été les témoins indignés de la conduite de la plupart des responsables socialistes de la fédération de la Haute-Garonne et de la mairie de Toulouse, furent pendant longtemps très réservés sur le pari fait par XE "Blum, Léon" Léon Blum[106], Daniel Mayer XE "Mayer, Daniel" et Félix Gouin XE «Gouin, Félix « de la renaissance du Parti socialiste sous la forme du Comité d’action socialiste.
Le sociologue et marxiste hétérodoxe, Georges Friedmann XE «Friedmann, Georges «, qui vivait alors à Toulouse, donna, dans un texte rédigé en 1941, son analyse des bouleversements intervenus. Il se montrait, lui aussi, très sévère envers «Le socialisme de la IIe Internationale », qui, selon lui, «a, dans tous les pays, manifesté sa faiblesse, son inefficacité à rassembler et à retenir autour de lui des 9léments vivants et actifs. [...] Les circonstances peu glorieuses de sa disparition, en France, ont été l’illustration finale de sa faiblesse et on ne doit rien espérer bâtir sur les débris de ses cadres et de ses routines[107] ».
· En troisième lieu, Libérer et Fédérer XE «Libérer et Fédérer « indique, dans l'article du n°1 intitulé : « Notre programme d'action », en point 5(g), des propositions pour un e « Organisation de l'ordre fédéraliste ».
Cette organisation comprend : « une élection directe par les travailleurs des deux sexes [...] des conseils d'entreprises [...] et par les agriculteurs des conseils de paysans ».
« Ces conseils sont fédérés par branches d'activité puis sur le plan communal, départemental régional et national, en liaison avec une représentation du peuple établie sur la base du suffrage local ».
Cette pyramide de conseils organisée par « branches d'activité » et à partir des collectivités locales apparaît, pour Silvio Trentin et ses promoteurs, de nature à éviter le processus dangereux de concentration de la décision politique. Il a fini par aboutir, en Italie au totalitarisme dont Silvio Trentin se défie et qui correspond pour lui, en France, aux risques inhérents de l’Etat jacobin centralisé et au « centralisme démocratique » en vigueur en Union soviétique.
En outre, cette organisation « conseilliste [108] », qui fait à la fois des emprunts aux idées de Pierre-Joseph Proudhon XE "Proudhon, Pierre-Joseph" et de Rosa Luxembourg, XE «Luxembourg, Rosa» ne se borne pas à prôner ce que Norberto Bobbio XE «Bobbio, Norberto « va définir comme un « fédéralisme interne » mais débouche sur une volonté de réaliser les Etats-Unis d'Europe. En effet, « Le gouvernement révolutionnaire devra enfin préparer, en collaboration avec le gouvernement des autres pays libérés et du nazisme les bases d'une fédération européenne fondée sur la liberté, la paix et la prospérité[109] ».
Nous retrouvons, dans les thèmes développés par le journal Libérer et Fédérer XE «Libérer et Fédérer «, les intuitions et les analyses de Silvio Trentin empreintes d'une profonde méfiance envers le rôle des partis, ainsi que d'une stratégie politique pour éviter de nouvelles guerres civiles européennes par l’application de la méthode fédéraliste.
Ce fédéralisme vise aussi, pour Silvio Trentin, à préserver la démocratie et les individus des dérives d'un Etat qui serait amené à glisser sur une pente despotique.
· En quatrième lieu, les premiers numéros de Libérer et Fédérer XE «Libérer et Fédérer « qui correspondent à la période où Silvio Trentin vit en France, en appellent à ce que l’on peut qualifier, avant la lettre, de « Révolution culturelle ».
Ainsi, le n° 2 du journal Libérer et Fédérer, XE «Libérer et Fédérer « daté du 1er septembre 1942, comporte un article qui occupe la moitié de la première page du journal, et, est intitulé : « Pour refaire la France cessons d’être un peuple de petits bourgeois ! ». Cet article comporte l’exhortation suivante: « Pour redevenir un grand peuple, il nous faut redevenir un peuple révolutionnaire ! [...] De même que du fond du Moyen Age, c'est en France que surgit l'Etat unitaire [...] c’est encore à la France qu’il appartient aujourd’hui de préparer la révolution européenne fédéraliste qui ouvrira une nouvelle ère de paix, de justic e et de liberté[110] ».
Une préoccupation forte est exprimée pour rompre avec le modèle culturel fondé par la IIIe République et qui avait abouti à « la généralisation progressive des goûts bourgeois [...] la psychologie du petit-bourgeois [...] se berce de l'illusion d'avoir acquis le droit imprescriptible de jouir en paix d'un état qu'il juge à priori comme définitif; c'est la psychologie du rentier [...] de l’honnête citoyen routinier et sédentaire, qui ne craint rien tant que le mouvement [...] la psychologie, en somme, de celui qui a, une fois pour toutes, chargé les autres de faire à sa place l’histoire[111] ».
Cette idée est reprise avec force dans l'article intitulé: « Des mœurs nouvelles!» dans lequel est développé l'idée que les nouveaux hommes politiques qui auront en charge de relever le France devront engager «une lutte sans merci contre les mœurs de la «République des camarades[112] » [...] ces politiciens professionnels dont le nom seul éveille le mépris du peuple[113] ».
Il y a des accents de Rousseau dans cet appel visant à ce que « les hommes v ertueux, les purs, les désintéressés, quittent leur tour d’ivoire descendant dans l’arène politique, en chassant les combinards et prennent leur place[114] ».
L’idéal d’un peuple régénéré côtoie l’appel au remplacement des anciennes élites qui ont failli pour construire une République vertueuse des « savants » et des « intellectuels ».
Toutefois, cette conception d’une révolution culturelle, avant la lettre, n’est pas le propre de Silvio Trentin et de ses camarades de Libérer et Fédérer XE «Libérer et Fédérer «. De nombreux responsables de mouvements issus de ce mode de sélection, si particulier et difficile, qu'est le combat clandestin, partagent l’idée d’une nécessaire régénération du peuple et de ses gouvernants. Ainsi, les responsables du mouvement Défense de la France n'ont pas hésiter à écrire dans la revue Cahiers de défense de la France, qui a paru en mars 1944, que :
« Ce qu’il faut abattre, c’est l’esprit bourgeois, l’esprit timoré, frileux, égoïste, c’est l’amour de l’argent, la crainte des initiatives, la défiance de tout ce qui est grand, la peur du risque, le refus de s’engager. [...] Seul, l’enthousiasme révolutionnaire peut arracher l’homme à la routine et aux petitesses de la vie quotidienne et le transporter dans un monde qu’il ne peut construite sans d’abord y croire. Pour le succès de la Révolution, la mystique importe plus que la technique …[115]».
Le programme de Libérer et Fédérer XE C2Libérer et Fédérer « apparaît curieusement comme étant à cheval entre le XIXe siècle et la seconde moitié du XXe siècle, à la fois utopiste et avant-gardiste.
Ce programme, comme l'a souligné Jean Estèbe XE «Estèbe, Jean «, même s'il « rappelle un peu la manière des socialistes utopiques du siècle dernier (XIXe siècle), n’en est pas moins prophétique, si l’on pense aux efforts actuels de régionalisation et à l’unification européenne[116] ».
De même l’aspiration à faire de la politique « autrement » reste un message très présent.
2.3.2 L'influence de Silvio Trentin
La participation de Silvio Trentin aux activités du mouvement Libérer et Fédérer XE «Libérer et Fédérer « fut celle d'un éveilleur de conscience, d'un «maître à penser» respecté pour la fermeté de ses convictions et d'un inspirateur du programme notamment pour ce qui concerne le thème du fédéralisme, inconnu de la plupart des autres mouvements de Résistance.
Toutefois, Silvio Trentin ne fit pas partie des membres du « Comité directeur[117] » de Libérer et Fédérer XE «Libérer et Fédérer « et ne semble pas avoir été chargé de responsabilités opérationnelles dans le mouvement.
En effet, le volet « actions » de Libérer et Fédérer XE «Libérer et Fédérer « ne se réalisa qu'au travers de son « réseau Pimento » alors que les maquis ne se développèrent que progressivement, durant la seconde moitié de l'année 1943, après la mise en place du service du travail obligatoire (STO), et même après le départ, fin août 1943, de Silvio Trentin pour la Vénétie.
De plus, Silvio Trentin, était, en 1942, âgé de cinquante sept ans, avait un état de santé préoccupant et était tout à fait conscient, ainsi que ses camarades, de la surveillance étroite dont il était l’objet.
Quelle fut, toutefois, l’influe nce de Silvio Trentin dans l’élaboration du programme de Libérer et Fédérer ? XE «Libérer et Fédérer «
Cette réponse n’est pas aisée car les articles du journal n’étaient, bien entendu, pas signés et leur rédaction faisait souvent l’objet d’une élaboration collective. Furent en effet, souvent associés à la rédaction de ces articles, outre la plupart des membres du comité directeur de Libérer et Fédérer XE «Libérer et Fédérer «, notamment : Achille Auban XE "Auban, Achille" , Paul Descours XE «Descours, Paul «, et Gilbert Zaksas XE "Zaksas, Gilbert" , des militants emprisonnés issus du réseau Bertaux, notamment Pierre Bertaux lui-même, contacté par l’intermédiaire de l’avocat Gilbert Zaksas XE "Zaksas, Gilbert" .
« Il (Gilbert Zaksas) nous proposa de participer à la rédaction d’un bulletin clandestin Libérer et Fédérer XE «Libérer et Fédérer « pour le premier numéro duquel les articles furent gribouillés au fond de nos cellules. La base de départ était une thèse fédéraliste, celle dont nous discutions depuis des années avec Silvio Trentin. Pour nous qui étions hostiles à la démocratie centraliste jacobine, mais plus encore au «centralisme démocratique» des Soviets, la compensation nécessaire à la liberté, de tendance centrifuge, était la fédération. Nous retrouvions la tradition de 1790. Une telle forme d’organisation serait la seule acceptable pour une Europe démocratique et socialisante telle que nous l’imaginions [118]».
Cependant, les idées forces et le style de Silvio Trentin sont reconnaissables et percent à la lecture de certains articles tel celui intitulé « Les trois problèmes fondamentaux de la liberté dans le monde de demain » paru dans le journal Libérer et Fédérer n° 3 XE «Libérer et Fédérer «, du 1er octobre 1942, ainsi que dans celui relatif à « L’Italie à la veille de l’effondrement du fascisme » paru dans les n° 6 et 7 de février-mars 1943.
Le premier de ces articles apparaît comme l’aboutissement de la longue réflexion menée par Silvio Trentin sur le thème de la défense de la liberté au cœur d’une époque où celle-ci avait été, depuis la première guerre mondiale, menacée par un raz de marée totalitaire emportant une partie des Etats européen s les uns après les autres :
« […] Ce qui n'a pas été fait après la guerre de 1914-18 devra se faire au lendemain de la guerre actuelle, car la liberté du peuple ne sera vraiment garantie que le jour où l'anarchie aura été éliminée des relations internationales. Comme la démocratie politique et l'économie planifiée, la fédération des peuples est une des bases fondamentales de la liberté dans le monde de demain[119] ».
Nous retrouvons dans ce triptyque comme la quintessence de la pensée de Silvio Trentin qui lie la réalisation des trois impératifs politiques que constituent l’extension de la démocratie politique, la mise en place d'une économie planifiée faisant une large part à la propriété privée petite et moyenne et la réalisation d'une fédération des peuples passant d'abord par l'édification d'une fédération européenne.
Ce long article de deux feuilles complètes, alors que le papier était si rare, comprend trois parties bien distinctes correspondant chacune à l'identification d'un problème concernant la liberté :
· L’exercice de la liberté, qu’il soit individuel ou collectif.
· La mise en œuvre de cette liberté, notamment par le fédéralisme.
· La20protection de la liberté et du régime démocratique.
Pour ce qui concerne le thème de la liberté et du fédéralisme, l'auteur indique que:
« Ce qui distingue essentiellement le régime fédéraliste du régime centralisé, c'est que l'un est pluraliste et l'autre unitaire. [...] Le fédéralisme parce qu’il est fondé sur une conception pluraliste de la société, évite à la fois l'oppression de fractions importantes du peuple et l'évolution de l'Etat vers le totalitarisme et la dictature[120] ».
« Ainsi l'accumulation de pouvoirs considérables d'action et de contrôle entre les mains de l'Etat n'est […] nullement justifiée en régime fédéraliste. [...] Sous ces différents aspects, le fédéralisme se présente donc dans le monde moderne, comme le régime de liberté par excellence. C'est bien ce qu'avait déjà remarqué Proudhon[121] XE "Proudhon, Pierre-Joseph" ».
Pour obtenir l'union entre les peuples, le fédéralisme est conçu comme un instrument pour l'unité mais dans la liberté. Il s'agit d'un « fédéralisme large, applicable à tous les aspects de la vie sociale et à toutes les activités et intérêts autonomes. [...] Le régime fédéraliste doit la protéger contre les excès de l'étatisme. Organiser la liberté, c'est la protéger. Et protéger la liberté, c'est la limiter à l'égard de ceux qui menacent son existence[122] ».
L'inspiration de Silvio Trentin apparaît particulièrement forte dans cet article définissant le fédéralisme et l'intérêt de sa mise en place pour tempérer les risques de dérive et d’abus potentiel des pouvoirs de l'Etat. Cette préoccupation, qui donne le primat à la paix au sein de la société civile plutôt qu’au but de la reconstruction de l’Etat[123] fort et efficace que projette le général de Gaulle, XE «Gaulle, Charles de» se trouve dans la lignée de toute une tradition juridique initiée par Montesquieu puis développée par Proudhon. XE "Montesquieu,"
Le développement d'une méthode f déraliste originale, longuement mûrie par un penseur qui s'était trouvé confronté à la crise des libertés ayant suivi la première guerre mondiale, pouvait-elle être assimilée par les lecteurs du journal Libérer et Fédérer XE «Libérer et Fédérer « et même par les militants de l'organisation ?
La réponse est probablement négative comme le montre le témoignage de M. Sussel qui en tant que responsable du mouvement Combat s'était rendu à Toulouse, à la demande de Pierre-Henri Teitgen XE «Teitgen, Pierre-Henri», à la fin de 1942 «pour contrôler l'activité du Dr Parent ». XE «Parent, Victor (Dr)»
La perception par M. Sussel de l'idéologie de Libérer et Fédérer XE «Libérer et Fédérer C2 traduit l'incompréhension culturelle plus encore que politique d'un français éduqué dans le cadre de la IIIe République néo-jacobine lorsqu’il indique :
« A Toulouse, Libérer et Fédérer XE «Libérer et Fédérer «, étrange mouvement, « Une rigolade », son programme insensé, revendiquant « les libertés communales » [124].
2.4. Libérer et Fédérer, un regroupement de dissidents ?
L'une des originalités de Libérer et Fédérer XE «Libérer et Fédérer « fut de constituer, dans la Résistance, hors du champ d'influence des deux principales familles politiques de gauche, une alternative pour ceux qui étaient partisans, après la guerre, d'un socialisme que l'on ne qualifiait pas encore d’« autogestionnaire » et qui laisserait sa place à la liberté des individus et à l’autonomie des groupes intermédiaires.
C'est ce caractère d'indépendance, à la fois du Parti communiste et du Comité d'action socialiste qui donna à Libérer et Fédérer XE «Libérer et Fédérer « son aptitude à regrouper des militants venus de diffé rents horizons de la gauche contestataire[125]. Ces militants s’étaient souvent affrontés aux organisations dominantes de la gauche et présentaient parfois des tempéraments d'hérésiarques comme peuvent l'indiquer les parcours de trois des membres de Libérer et Fédérer que furent Gilbert Zaksas XE "Zaksas, Gilbert" , Jean Rous XE "Rous, Jean" et Giuseppe Bogoni XE "Bogoni, Giuseppe" .
L'un des membres de son comité directeur, Gilbert Zaksas XE "Zaksas, Gilbert" , était né le 4 mai 1910 à Kaunas en Lituanie et avait d'abord été responsable du Komintern, e n Grande-Bretagne, où il organisa des grèves insurrectionnelles. Ultérieurement, il participa en France «à la formation aux méthodes soviétiques des cadres de la CGT[126]». Puis Gilbert Zaksas XE "Zaksas, Gilbert" devint, pour le compte du Komintern, un des responsables de « l'agitprop[127] » en France. Il exerça aussi des responsabilités, dans les années 1930 et 1931, au sein des comités[128] de chômeurs.
En 1936, Gilbert Zaksas XE "Zaksas, Gilbert" participa à la guerre d'Espagne et, bien plus tard, décrivit cette difficile expérience en ces termes : « J'ai fait cette guerre atroce, une guerre du moyen âge, de gueux républicains et de reîtres fascistes, de mercenaires et d'illuminés …[129] ».
Mais s'étant trouvé à Barcelone, lors des journées de mai 1937, Gilbert Zaksas XE "Zaksas, Gilbert" tomba en désaccord avec la politique répressive dirigée contre le POUM et les anarchistes de la FAI-CNT et rompit, à c ette occasion, avec le Parti communiste[130].
Juriste comme Silvio Trentin, il avait soutenu, en 1939, une thèse de droit civil, à la faculté de droit de Toulouse, et avait épousé la fille d'un professeur de droit toulousain, M. Dufour. Gilbert Zaksas XE "Zaksas, Gilbert" entra en contact avec Pierre Bertaux XE "Bertaux, Pierre" en qualité d'avocat associé au cabinet de Gabriel Marty XE "Marty, Gabriel" . Il fut probablement, avec Camille Soula et Achille Auban, XE "Auban, Achille" l'un de ses amis les plus proches durant cette période troublée.
Pour sa part, Jean Rous XE «Rous, Jean» adhéra en 1942 à Libérer et Fédérer XE «Libérer et Fédérer « après avoir reçu la visite de Zaksas XE "Zaksas, Gilbert" , délégué général de Libérer et Fédérer XE «Libérer et Fédérer « qui venait «de fonder à Toulouse avec des socialistes connus comme Descours XE «Descours, Paul «, Monier XE "Monier, Jean" , Auban, XE "Auban, Achille" un mouvement de Résistance, Libérer et Fédérer XE «Libérer et Fédérer «, affilié au réseau Buckmaster XE "Buckmaster, Maurice, J," pour les actions de sabotage et de renseignements. Il me proposa d'être le délégué à Lyon[131] »
Lors de son adhésion à Libérer et Fédérer XE «Libérer et Fédérer «, Jean Rous XE «Rous, JeanB avait déjà une longue expérience et trajectoire d'oppositionnel à gauche. Apparenté au député
socialiste des Pyrénées-Orientales, Joseph Rous[132], Jean Rous, fit partie du petit groupe français des fidèles de Léon Trotski XE «Trotsky, Léon», qui avait rejoint la IVe Internationale XE «Trotsky, Léon», puis avait adhéré au Parti socialiste ouvrier et paysan (PSOP), fondé en 1938, après l'exclusion de la tendance Gauche révolutionnaire dirigée par Marceau-Pivert XE «Marceau-Pivert». Après l'effondrement de mai et juin 1940, Jean Rous s'était quelque peu fourvoyé dans la tentati ve de création du Mouvement national révolutionnaire (MNR) qui hésita entre l’option de constituer la « gauche » de la collaboration et la « volonté de présence et le désir d'infléchir la Révolution nationale [133]». Aussi, une fois installé à Lyon, Jean Rous estima préférable d'adhérer directement à Libérer et Fédérer XE «Libérer et Fédérer « dont il se sentait proche des orientations politiques. Il n’adhéra pas immédiatement au groupe de résistance lyonnais L'insurgé, fondé en 1941, par des membres de son ancien parti, le PSOP, tels Marcel Fugère XE «Fugère, Marcel», l'avocat Pierre Stibbe XE «Stibbe, Pierre» et Suzanne Nicolitch XE «Nicolitch, Suzanne» avec qui il s'était auparavant heurté politiquement.
Jean Rous se montra particulièrement intéressé par les éléments proches du «conseillisme», ce que l'on nomma plus tard l'autogestion du programme de Libérer et Fédérer XE «Libérer et Fédérer «ainsi que par les perspectives favorables à une fédération européenne. Jean Rous, en donnant les raisons de son choix politique pour Libérer et Fédérer, XE «Libérer et Fédérer « a indiqué que:
« Le mouvement (Libérer et Fédérer) m'a aussitôt intéressé parce qu'il me rappelait certaines idées du MNR. Il était fédéraliste et en même temps préconisait l'autogestion; il était anti-nazi sans être anti-allemand. Il s'agissai t de promouvoir une Fédération européenne et d'autonomie régionale à l'intérieur de la France. «Libérer et Fédérer», tout en respectant la personnalité de de Gaulle, n'était pas inféodé à ce dernier[134] ».
Parmi les quelques «hérétiques» de gauche qui rejoignirent Libérer et Fédérer, après sa fusion avec L’insurgé, il faut citer l'italien Giuseppe Bogoni[135] XE «Bogoni, Giuseppe» qui avait adhéré en France au Parti socialiste maximaliste, fondé par Angelica Balabanoff XE «Balabanoff, Angelica». Venu secourir l'Espagne républicaine en juillet 1936, Giuseppe Bogoni XE «Bogoni, Giuseppe» se mit au service du POUM et fit partie de la « Colonne Lénine » en Aragon. Il rentra clandestinement en France en juin 1937, après les journées de mai 1937 à Barcelone. Après avoir tenu plusieurs conférences en faveur des « Poumistes » et anarchistes arrêtés, il fit partie de la direction du Parti socialiste maximaliste et passa dans la clandestinité, à Lyon, après juillet 1940, aux côtés de Duilio Balduini XE «Balduini, Duilio». Il adhéra au mouvement de résistance lyonnais L’insurgé formé d’anciens membres du Parti socialiste ouvrier et paysan (PSOP) fondé par Marceau Pivert. Giuseppe Bogoni contribua à mettre Gilles Martinet XE «Martinet, Gilles» en liaison avec Pierre Stibbe XE «Stibbe, Pierre» qui ont tous les deux fait partie de L’insurgé. Les contacts[136] entre Libérer et Fédérer et l’Insurgé furent pris respectivement par l’intermédiaire de Giuseppe Bogoni XE «Bogoni, Giuseppe» et de Gilbert Zaksas XE "Zaksas, Gilbert" .
2.5. Les obstacles et les limites au développement de Libérer et Fédérer
Au regard de son programme qui pouvait être raisonnablement partagé par nombre d'oppositionnels de gauche, quelles sont les raisons qui empêchèrent Libérer et Fédérer d'élargir son audience en dehors de la vallée de la Garonne et de quelques surgeons, tels les groupes de Lyon, de Marseille[137] et de l'Indre[138] ?
Jean-Pierre Pignot, XE «Pignot, Jean-Pierre «qui a été précurseur dans l’étude de ce mouvement, met en avant trois raisons qui ne s'excluent pas :
· En premier lieu, l'implantation à dominante régionale, dans la vallée de la Garonne, et centrée sur le milieu presque exclusif des Jeunesses socialistes de la Haute-Garonne et de quelques loges maçonniques toulousaines principalement « La Parfaite Harmonie » XE «Parfaite Harmonie, la (loge) «, ne concernaient que des milieux numériquement réduits.
L'étroitesse du vivier de recrutement initial a-t-elle bloquée l'élargissement ultérieur ?
Ce point peut avoir freiné le développement du mouvement mais, à contrario, un mouvement comme Libertés, constitué lui-aussi, à partir de bases régionales et politiques étroites, a pu=2 0se développer depuis Montpellier, au sein des milieux des chrétiens de gauche et des professeurs de droit. Par ailleurs, les Jeunesses socialistes d'avant-guerre, pouvaient constituer, de par les contacts et souvent, les amitiés nouées dans d’autres villes de la zone sud, un vecteur possible et un atout pour un développement national. Ce fut, en partie, le cas à Marseille où Libérer et Fédérer connut un début de développement à partir de militants, le plus souvent d’origine corse, provenant des Jeunesses socialistes d’avant-guerre tels François Agostini XE «Agostini, François», François Guérini XE «Guérini, François», Bastien Leccia XE «Leccia, Bastien», André Pagni XE «Pagni, André», Albert Rossi, et François Tomasino[139] XE «Tomasino, François».
· Le second élément d'explication, avancé par Jean-Pierre Pignot, XE «Pignot, Jean-Pierre «est l'existence de logiques d'actions opposées résultant de la juxtaposition dans Libérer et Fédérer de deux modes d'organisation contradictoires.
La première ce ces logiques correspond à celle d'un « mouvement », « conçu comme un parti politique virtuel », largement ouvert sur les recrutements alors que la seconde option, celle du « rés eau », recherche la sécurité nécessaire à l'action, se situe dans une logique plus militaire que politique et privilégie l'efficacité de groupes restreints.
Cet élément d'explication a fortement joué, ne serait-ce qu'en compliquant la tâche des dirigeants de l'organisation. Silvio Trentin, malgré sa fringale d’actions, avait plus le profil d’un chef politique de mouvement que d’un organisateur de réseau clandestin.
Cependant, il convient aussi de ne pas majorer excessivement cette explication car nombre de mouvements de Résistance, tel Combat furent aussi mus par les tentations et les impératifs de l'action militaire qui ne furent pas l'exclusivité des réseaux et eurent du mal à concilier les logiques politiques et militaires.
· Le troisième élément d'explication, probablement le plus décisif, donné par Jean-Pierre Pignot, XE «Pignot, Jean-Pierre « réside dans la mise en lumière trop importante de la « trop grande originalité idéologique qui a pu être […] un facteur de répulsion »[140] et notamment la théorie de la doctrine du fédéralisme « interne » qui se serait heurtée à « la culture politique française fort différente de celle de Silvio Trentin[141] ». Cette analyse mérite d'être approfondie.
En effet, s'il est exact que la pensée de Silvio Trentin ait pu faire l'objet d'incompréhension, cela ne nous semble pas uniquement du, à la particularité de la doctrine féd9raliste. Celle-ci avait, par ailleurs, ses lettres de noblesse parmi les penseurs français, et en tout premier lieu, dans les écrits de Pierre-Joseph Proudhon XE "Proudhon, Pierre-Joseph" dont les idées furent majoritaires parmi le peuple d'artisans et d'ouvriers parisiens qui vécut et lutta sous Napoléon III XE «Napoléon III» et fit la Commune.
D’ailleurs un rapport d’inspection réalisé après une visite sur place fait par un responsable de la «France combattante » reconnaît, fin novembre 1943, que « sa doctrine et son programme plaisent aux ouvriers[142]».
Toutefois, Libérer et Fédérer qui constitua un pôle de regroupement d'oppositionnels de « gauche =C 2 manquait et n’eut pas le temps de « forger » une vraie homogénéité idéologique. Entre les militants en rupture avec le marxisme orthodoxe, tel Gilbert Zaksas XE "Zaksas, Gilbert" et Georges Friedmann XE «Friedmann, Georges «[143], quelques militants influencés par des formes variées du trotskisme tel Jean Rous XE «Rous, Jean», des socialistes activistes privilégiant, avant tout, la nécessité de l'action tel Achille Auban XE "Auban, Achille" ou même des personnalités indépendantes et inclassables comme Camille Soula XE "Soula, Camille" , les idées fédéralistes de Silvio Trentin donnèrent un corpus doctrinaire commun mais fragile, qui ne résista pas au départ pour l'Italie de son initiateur. De plus, les exigences de l'action clandestine avaient fait obstacle à la mise en place d'une politique de formation idéologique des adhérents de Libérer et Fédérer, seul moyen de souder les militants et les sympathisants autour des idées communes.
C’est aussi le départ de Silvio Trentin, d’abord contraint de se cacher dans le Lauraguais à partir de décembre 1942 ou de janvier 1943, puis pour l’Italie, en août 1943, qui laissa « orphelin » un mouvement auquel les circonstances n’avaient pas permis de développer et de structurer suffisamment la formation doctrinale de ses militants.
Mais surtout, « l'absence » de Silvio Trentin, fut d’autant plus dommageable pour Libérer et Fédérer qu’elle intervint lors de la période cruciale des négociations qui vont de la constitution des Mouvements unis de la Résistance (MUR) en janvier 1943, à la formation du Conseil national de la Résistance (CNR), le 27 mai 1943.
Or, durant c ette période cruciale où se met difficilement en place l’unification des plus importants mouvements de Résistance, Libérer et Fédérer perd, en quelque sorte, son principal théoricien, mais aussi son mentor politique le plus avisé. Il faut cependant noter que l’unification de la Résistance se réalise « aux forceps » en pleine contradiction avec deux points essentiels du programme de Libérer et Fédérer. D'abord, cette unification vise à recréer, à terme, un Etat unitaire que Silvio Trentin et ses amis rejettent, puis à réintégrer une partie des anciennes « tendances politiques », en fait les anciens « partis politiques », dans le Conseil national de la Résistance dont les membres de Libérer et Fédérer s’entendent à ne vouloir en aucune manière.
En outre, ce qui fit problème dans la doctrine de Libérer et Fédérer, fut que les conditions de réalisation de son projet n'étaient pas en phase avec les buts d'une guerre mondiale, qui étaient moins porteurs de potentialités révolutionnaires que de l'instauration ou de la restauration d’un Etat fort.
Pour la France, le projet de centralisation étatique, directement opposé au fédéralisme d'inspiration proudhonienne de Silvio Trentin, fut, après la Libération, remarquablement exposé par le général de Gaulle XE «Gaulle, Charles de»dans son discours de Bayeux[144] du 16 juin 1946. Les projets des alliés et ceux du général de Gaulle XE «Gaulle, Charles de» donnaient la préférence à la mise en place d'un Etat fort, apte à faire face à d’éventuels soubresauts révolutionnaires.
Les plans des futurs vainqueurs ne comportaient nullement la réalisation d'une révolution fédéraliste en France et en Europe.
L'opportunité d’instaurer une double « Fédération », interne et externe, si elle fut perçue par nombre de résistants, dont Henri Frenay, XE «Frenay, Henri» fondateur et chef du mouvement Combat, n’eut pas le temps suffisant pour être popularisée dans les peuples européens, à l’exception du Nord de l’Italie et s’affaiblit ultérieurement, en raison de la bi-polarisation, née de la guerre froide, et du partage entre les deux « blocs ».
Le programme néo-proudhonien de Silvio Trentin avec son volet fait de méfiance envers la concentration excessive des pouvoirs dans l'Etat, paraissait plus adapté à la situation de la société italienne qui sortait de vingt ans d'étroite domination étatique sur les individus et les corps intermédiaires qu'à la société française. D'autant que les causes de l'effondrement de la France, lors de la=2 0défaite de mai-juin 1940, pouvaient être analysées et, étaient souvent imputées à l’existence d’un Etat insuffisamment efficace et non d’un Etat trop fort, ce que ne manqua pas de souligner le général de Gaulle XE «Gaulle, Charles de».
Enfin, Libérer et Fédérer, contrairement aux grands mouvements de Résistance, dut se financer, la plupart du temps, par ses propres moyens qui étaient forcément limités car dépendants des seules cotisations militantes. Dans le journal Libérer et Fédérer n°5 de janvier 1943, la question des finances du mouvement et du journal est abordée dans les termes suivants sous le titre : «La pauvreté de notre mouvement est le prix de son indépendance ».
« […] Notre mouvement et notre journal ne vivent que grâce aux subventions et aux sacrifices de nos militants et de nos amis. [...] Que chacun continue à nous aider avec le même élan et la même ténacité que dans le passé …[145]».
Dans son rapport d’inspection, fin 1943, un agent de la France combattante observait que le mouvement Libérer et Fédérer « ne jouit d’aucune aide financière comparable à celle qu’alimente les autres mouvements de Résistance et ne vit, semble–t-il, que grâce aux cotisations de ses adhérents. Cette insuffisance de moyens financiers parait avoir longtemps obligé les dirigeants de Libérer et Fédérer à limiter leur action à la région toulousaine [146]».
Préface de la biographie sur : Silvio Trentin - Un Européen en résistance (1919-1943)
Silvio Trentin était de ces êtres rares qui savent relier la pensée et l'action.
L a montée du fascisme en Italie, puis la guerre, vont servir de cadre à son engagement politique. Universitaire, juriste, homme politique, combattant, Européen, il fut tout cela à la fois. Son opposition à l'oppression le conduit à quitter l'Italie pour la Gascogne en 1926, puis Toulouse ou il ouvre une librairie. Celle-ci, 46 rue du Languedoc, devient vite un foyer ouvert aux idées progressistes. Son souti en aux républicains espagnols l'amène à se rendre à plusieurs occasions à Barcel one.
La deuxième guerre mondiale survient et son engagement devient résistance. Il souti ent, organise, théorise la Résistance; son organisation - Libérer et Fédérer - sera un mouvement original de reconquête de la liberté dans le Sud de la France. Mais la lutte a lieu aussi en Italie et Silvio Trentin ne peut pas ne pas y participer. Il retourne dans son pays, il combat, il est fait prisonnier. Il meurt en détention en 1944.
Dans cette dense biographie - écrite à partir de sa t hèse soutenue en 2005-, Paul Arrighi rend hommage à c e grand Européen dont l'action et la pensée continuent aujourd'hui encore à servir d'exemple.
La biographie de Silvio Trentin par Paul Arrighi ( arrighip@aol.com) est disponible et peut être commandée sur les sites web d'achats de livres suivants :
Amazon, Ab-book, Decitre, Fnac.com. ou PriceMinister.
[146] AN, rapport référencé Toulouse JAX /8/35. 509, répondant aux initiales J.G., daté du 25 novembre 1943 et relatif à: «La Résistance, Libérer et Fédérer, mouvement de résistance ».
Il travailla aussi avec Allen Dulles pour les services secrets américains et fut amené à connaître Altiero Spinelli. Altierro SPINELLI, Come ho tentato di diventare saggio, p 394-395.
Rédigé par : Arrighi Paul | 20/09/2009 à 08h05