Les “Versants du silence” et le cri de la peinture
CULTURE. Les Abattoirs présentent jusqu’au 29 janvier la plus importante rétrospective de l’œuvre de Vladimir Velickovic. Témoin dans son enfance des atrocités commises par les nazis en Yougoslavie, sa peinture exprime la douleur et la violence de cette mémoire.
Au début des années soixante, tout juste diplômé de la Faculté d’architecture de Belgrade, le jeune homme s’installe à Paris. Il peint des hommes ou des animaux, le plus souvent des rats ou des chiens, dont les corps sont confrontés à des situations dramatiques et terrorisantes.
À partir de 1972, il réalise des séries de peintures et de dessins inspirés des photographies d’Edward Muybridge avec la série des Descentes, 1989–1991 et celle des Crochets, 1983–1991.
Velickovic tente avant tout de laisser «une cicatrice» dans la mémoire du spectateur du tableau. Entretien :
Vélickovic et sa peinture traumatisée. Photo: Sylvie Léonard
Vladimir Velickovic : Sans faire appel à la psychanalyse que l’on m’a proposée, il est évident que les événements que j’ai vécu dans mon enfance se sont imprimés dans ma mémoire. Dès mes premiers dessins vers six-sept ans, les "documents" que j’avais la possibilité de consulter étaient les images de la guerre à laquelle j’étais confronté. Ces documents vus sont restés dans ma mémoire. Cet intérêt pour la vie et la mort ne m’a pas quitté.
Votre vision du monde n’est pas très optimiste. Par quoi êtes-vous indigné?
Vladimir Velickovic : Malheureusement l’histoire se répète sans cesse. Ce qui m’indigne est cette impossibilité de l’humanité à dire non à tout ce qui se passe aux quatre coins du monde. Nous savons pourtant très bien quels sont les intérêts qui se cachent derrière les guerres. Tant qu’il y aura des puissances qui auront besoin de pétrole et d’armes, nous n’échapperons pas à ces manipulations de l’histoire. Je ne suis pas de ceux qui détournent la tête, je suis un observateur en éveil.
Chacun peut réagir ou pas. Stéphane Hessel avec son âge et son passé a poussé un cri et a été entendu. Pour ma part je réagis à travers la peinture. Cette peinture, je la réalise avec mes moyens de peintre, de dessinateur et parfois de sculpteur. Je n’ai pas la prétention d’être un peintre engagé. On sait ce que cet Art "engagé" a donné à travers le réalisme socialiste qui dans mon pays n’a pas fonctionné. L’information quotidienne me donne le droit de réagir et je ne vois pas le futur proche s’améliorer et ma peinture changer.
La découverte de votre travail fait penser à un autre artiste originaire de Belgrade comme vous, le dessinateur Enki Bilal...
Vladimir Velickovic : Je connais le travail d’Enki Bilal, l’homme moins. Il dit que je l’ai influencé. Il y a surement "une communauté de souvenirs" entre nous. Il est vrai que durant un moment de notre vie, nous avons respiré le même air et vécu, décalé dans le temps, les mêmes émotions. Je trouve pour ma part son travail formidable. Son approche a changé la bande dessinée vers un aspect beaucoup plus pictural. Il réalise de vraies peintures et cela, personne ne l’a fait auparavant. Il y a une BD avant Enki Bilal et une autre après lui.
Que disiez-vous à vos élèves de l’Ecole supérieure des Beaux-Arts de Paris?
Vladimir Velickovic : Je les ai aimés et je pense qu’ils m’ont aimé aussi et c’est très important dans le rapport professeur/élèves. Ils m’ont fait confiance et je leur ai fait confiance. Le dialogue constructif est indispensable : j’ai toujours essayé de rechercher dans chaque individu un petit quelque chose que je trouvais intéressant. Durant mes 18 ans d’enseignement, je peux me vanter de n'avoir eu aucun échec au diplôme.
Dans quel état d’esprit êtes-vous aujourd’hui?
Vladimir Velickovic : Je suis en alerte permanente, motivé et avec un moteur qui tourne à plein temps. Pourvu que cela dure pour le temps qu’il me reste, j’ai encore beaucoup de chose à dire. Je suis attentif au monde dans lequel je vis, et j'en observe le côté dramatique, violent et agressif qui m’intéresse et que j’essaie de traduire avec mes dessins et peintures. C’est ce que cette exposition s’attache à montrer.
Propos recueillis par Jean-Manuel ESCARNOT
Vladimir Velickovic, "Les versants du silence", jusqu’au 29 janvier aux Abattoirs, 76 allées Charles-de-Fitte. Métro Saint-Cyprien


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