Apocalypse show à Bugarach, le grand carnaval
SOCIETE. Chronique des derniers jours de l'envoyé spécial du journal Libération, sur zone depuis le début de la semaine :
Lundi 17, Puisqu'on vous dit que la fin du monde, c'est vendredi : «S'il y a autant de forces de l'ordre mobilisées, c'est bien qu'il va se passer quelque chose»: c'est une quinquagénaire bien mise qui parle, croisée en gare de Carcassonne. Cet autre Toulousain, lui, a conseillé à sa mère «qui est de là-bas, de venir habiter chez (lui) le temps que tout ça passe». Les «gars» de son service municipal de la voirie organisent «un bus pour aller voir un peu cette fin du monde». Il n'y a pas besoin de croire à l'apocalypse du 21 décembre dont seul ce village des Corbières audoises devrait réchapper pour être «sûr qu'il y aura un monde fou à Bugarach, ce jour là» :
Bugarach tout au fond, vu du Pic. Photo : Reuters
La rumeur produit des effets qui amplifient la rumeur. Le maire Jean-Pierre Delord n'en peut plus d'expliquer que son tout petit village de cailloux et de chênes verts sera juste protégé de tout éventuel engorgement automobile par un filtrage de la circulation à partir du 19. Mais rien n'y fait. L'image fantasmée d'une horde internationale de zozos en tout genre à l'assaut de la montagne pour être sauvés de l'Apocalypse est dans toutes les têtes. La preuve que “c'est vrai”? Simplement, que tout le monde le dit.
«Les théories (sur l'apocalypse) fourmillent sur Internet», écrit le Huffington Post, n'existant lui-même que sur Internet. L'article, daté du 16 novembre dernier, est encore un mois plus tard en tête des références pour “Fin du monde”. Les théories ne fourmillent pas tant que ça. Ce qui compte, c'est qu'un site réputé sérieux autorise les internautes à délirer en boucle. Le site Rue 89 démonte le mythe en une vidéo, mais après avoir publié les «Cinq plans de dingues pour organiser votre fin du monde». Pour s'en effrayer ou pour en rire, Internet pénétrant tous les foyers ou presque, il faudrait être un Martien pour ne pas savoir que les ovnis danseront comme des lucioles ce vendredi 21 décembre à Bugarach.
Mardi 18, Dans l'Aude, l'Armageddon ne fait pas flamber la pierre : La première est juste sous l’église, tout en haut du village. L’autre, un plus loin vers la rue Pavée. Deux maisons «A vendre» et qui n’ont toujours pas trouvé preneur. Au numéro 11 de ladite rue Pavée, un gîte annonce rester ouvert à toute location. La folie immobilière qui aurait saisi Bugarach en vue d’échapper à la fin du monde du 21 décembre, n’existe que dans les têtes. Et les têtes sont dures.
Ce promeneur croit savoir que le prix du gîte à la Maison de la Nature, de l’autre côté de la route, a été multiplié par «quatre, cinq ou six». Les prix sont juste passés de 27 à 60 euros, «parce que j’aurai la note d’électricité pour le chauffage et la relance d’un cumulus de 2 000 litres, maugrée Sigried , la gérante de ces lieux d’ordinaire fermés dès la mi-novembre. J’ai rouvert parce que le maire me l’a demandé. Je m’en serai bien passé».
Ne sont épargnés que ceux qui ont au moins un bout du nez dans une affaire de logement. Sinon tout se passe comme s’il était de toute façon trop rigolo d’imaginer une foule de crétins prêts à faire flamber les prix pour être sauvés d’une apocalypse à laquelle personne ne croit. Sur un chemin fléché «la fin du monde, c’est ici», une dame confirme : «moi, ça m’amuse beaucoup, cette ruée». Ruée au pied du pic qui est tout sauf une ruée. Sous une pub pour un kit de survie à l’apocalypse à télécharger sur iPhone et une adresse mail pour la voyance illimitée de Fabienne Beaumont, le site web officiel de la fin du monde reste encombré d’une liste de gîtes, hôtels et chambres d’hôtes.
A 8 kilomètres de là, l’Hôtel de France de Rennes-les-Bains reste ouvert cette morte-saison-ci, «parce qu’on y attend du monde», dit son hôtelière. L'hôtel est en effet complet ces prochains sjours. Suffit d’y croire. Sauf que les promotions à moins 35% faites dans la région n’empêchent pas des studios de rester à vendre, de même que les maisons à louer d’Alet-les-Bains restent à louer.
La blague diffusée par la Dépêche du Midi selon laquelle un habitant des lieux aurait loué quatre chambres au prix de 1 500 euros a fait réagir le préfet de l’Aude. Qui a aussitôt promis en conférence de presse de poursuivre les affreux spéculateurs qui abuseraient ainsi de la crédulité du monde. Cette mise en garde, calcule en toute discrétion l’élu d’un village voisin, «pourrait aussi convaincre les propriétaires qu’il y a encore de bonnes affaires à faire». Y a rien à faire, on vous dit.
(La suite dans le journal de ce mercredi 19 : Les forces de l'ordre, comité d'accueil des survivalistes)


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